PEOPLES ★ CES ORDINATEURS SONT DANGEREUX: CHAPITRE V ★

Ces Ordinateurs Sont Dangereux: L'aventure Amstrad - Chapitre 05

À L'ATTAQUE DU GRAND BLEU
dans lequel nous voyons l'approche subtile vers un marché professionnel

Big Blue.
Grand Bleu.

Dans les cercles informatiques, le Grand Bleu n'a rien à voir avec l'aventure sous-marine. Rien à voir avec les dauphins.

Quoique.

Rien à voir avec les baleines.

Quoique.

Car le Grand Bleu informatique, c'est IBM. International Business Machines. Pourquoi l'appelle-t-on Big Blue ? Ou alors pourquoi l'Apple-t-on Big Blue ? Parce que le sigle d'IBM est bleu ; et que IBM est gros comme une baleine. Plus gros encore. IBM c'est un dinosaure. Un dinausore qui a la vie dure. Qui a réussi dans l'informatique tout en ratant tous les virages de l'informatique. Vous entends-je me dire que je suis jaloux et partial. Oui, je l'entends, beaucoup plus fort que les dauphins du Grand Bleu.

Amstrad ressemble par certains côtés à IBM. Dans les deux cas, un patron fondateur de choc : Alan Michaël Sugar pour Amstrad, Thomas J. Watson pour IBM. Pour T.J. Watson l'ordre des valeurs en ordre décroissant, c'est : Finance, marketing, technologie. Pour A.M. Sugar, c'est marketing, finance, technologie. Pour les deux, Finance et Marketing sont plutôt premiers ex-aequo, la technologie arrivant en troisième position.

Dans la philosophie d'entreprise, c'est le contraire de sociétés comme Apple et Hewlett-Packard, qui privilégient l'innovation ou la technicité. IBM et Amstrad moissonnent sur les champs semés par Apple et Digital Equipement. IBM se lance dans l'informatique après Univac, se lance dans les mini-ordinateurs pour contrer Digital Equipement et enfin se lance dans la micro-informatique parce que le succès d'Apple lui donne des boutons. IBM n'est certainement pas l'archétype de l'innovateur.

Amstrad se lance dans la micro-informatique après tout le monde. Amstrad n'innove pas dans la technique, uniquement dans le marketing.

C'est la loi de la nature. Les génies inventifs profitent aux fourmis capitalistes. Van Gogh et Gauguin ont fini dans la misère, mais on trouve aujourd'hui des financiers incultes qui paient 80 millions de dollars pour le portrait du Docteur Gachet. Éminemment injuste. Élémentairement normal.

La création d'IBM date de 1924.

Le premier ordinateur d'IBM commercialisé date de 1953 (note pour les historiens objectifs, IBM a pondu une machine électromécanique, le SSEC, qui n'a jamais été vendue, qui a réussi à passer dans certains cercles, grâce au poids médiatique d'IBM, comme le premier ordinateur. En réalité, le premier ordinateur véritable, fruit des idées géniales de Eckert, Mauchly, Goldstine et Von Neumann, sera construit à Cambridge en Angleterre par Maurice Wilkes).

Donc le premier ordinateur était anglais, à moins que l'on considère le boulier chinois comme un ordinateur, auquel cas... (Voir la polémique du chapitre 1).

La création d'Amstrad date de 1968.

Le premier ordinateur d'Amstrad date de 1984. (Si vous ne le savez déjà, c'est ou bien que vous avez ouvert le livre à cette page, ou bien que votre mémoire est défaillante, du style RAM, vous savez, cette mémoire qui disparaît lorsque l'EDF vous fait une coupure de courant aussi sotte que grenue !)

Si on compare la première machine d'IBM et la première machine d'Amstrad (IBM 701 contre CPC 464) on peut mesurer l'évolution qui a été cent fois plus rapide que dans tout autre domaine technologique. Le CPC 464 est cent fois plus puissant mille fois plus léger et dix mille fois moins cher que l'IBM 701 (normal, le 701 d'IBM était destiné à la Défense Nationale).

Étonnant, non ? Normal, dans la mesure où l'IBM 701 utilisait des tubes électroniques et de l'électromécanique alors que le CPC 464 utilise des microprocesseurs. Cela permet néanmoins aux possesseurs de CPC 464 d'avoir une machine dont le rapport puissance/poids/prix est du niveau de 1 milliard face à l'IBM 701. Comparaison facile, bien que nécessaire.

Ou comparaison nécessaire, bien que facile.

De toute façon, Amstrad et IBM sont dans des galaxies différentes. Il arrive que certaines planètes se côtoient, mais IBM est un mastodonte incontournable. Amstrad est une petite société d'électronique grand public.

À un coquetèle informatique, je me trouvai nez à nez avec des cadres supérieurs d'IBM France :

— Amstrad, ah oui, cette société qui vend des machines à laver...
— Pourquoi pas, Thomas John Watson, votre vénéré fondateur, a bien commencé par vendre des cercueils.
— !!??

Car c'est vrai qu'à dix-huit ans, T.J. Watson futur fondateur d'IBM, vendait des cercueils, des machines à coudre et des harmoniums.

Il n'y a pas de sot métier.

La pique du cadre IBM était fondée, Amstrad ayant failli racheter la division blanc (blanc comme frigidaire ou machine à laver) d'une multinationale anglaise. L'affaire capota car Alan Sugar se rendit compte à l'époque que les marges étaient réduites. Cela en dit long sur les réseaux d'information d'IBM et sur la manière dont les cadres d'IBM savent propager les rumeurs sur la concurrence.

(Note de l'éditeur à l'auteur : il y aurait actuellement deux ministres qui ont travaillé chez IBM ; alors doucement les basses. Et comme le fondateur d'IBM s'appelait Watson, je vous prierais de faire preuve d'une élémentaire prudence, mon cher ami.).

Alors, parlons de Watson.

D'après le Larousse (le grand en 5 volumes) : WATSON (Thomas John) Industriel américain (Campbell, New-York, 1874-New York 1956). En 1914, il prit la direction de la société fondée par Herman Hollerith pour fabriquer des machines à cartes perforées et en fit la société qui devint IBM.

C'est à peu près correct, surtout que c'est un résumé. Pour les détails, je me suis reporté à un livre iconoclaste de William Rodgers, l'Empire IBM, publié en France chez Robert Laffont ; un livre tellement iconoclaste et si délicieusement méchant que j'ai mis plus d'un an à me le procurer, à se demander si IBM n'avait pas racheté la quasi-totalité du tirage pour l'information interne et éviter la désinformation externe.

Dans ce livre, William Rodgers éclate et s'éclate sur l'Empire IBM et son fondateur, sans oublier son fils, Thomas J. Watson Jr, Jr pour junior, et non pas parce que l'histoire d'IBM fait penser à Dallas, à JR et à ses turpitudes dans l'univers impitoyable de l'informatique.

C'est beau l'histoire.

Un jour, quelqu'un racontera l'histoire d'Amstrad dans la même veine, et Alan Michaël Sugar prendra des SCUD plein la figure. Car il y a des similitudes entre Thomas J. Watson et Alan M. Sugar. Heureusement pour Alan Sugar, il y a aussi quelques différences notables.

Airo

Ça sonne comme Héros

C'est un nom de code.

Intraduisible.

En anglais c'était Amstrad IBM Rip Off.

Autrement dit, sus aux escrocs d'IBM.

En France, on aurait pu l'appeler OASI.

Ordinateur d'Attaque Systématique d'IBM.

Il fallait un nom de code incompréhensible pour la concurrence et les sous-traitants. Le nom de code de l'Amstrad PC 1512 fut donc AIRO.

Sitôt le PCW fini, Alan Sugar lança le projet AIRO. Autrement dit le compatible PC d'Amstrad.

Compatible PC.

Compatible IBM PC.

Compatible avec l'IBM PC.

Le mot compatible existait déjà dans la langue française, « qui peut s'accorder avec autre chose, exister en même temps » ; compatible avec l'IBM PC, cela veut dire en Informatique « capable de fonctionner grosso modo comme le PC d'IBM ». Il y aura donc de vrais compatibles, des compatibles à 100 %, des pseudo-compatibles, des soi-disant compatibles.

IBM a lancé son PC (Personnal Computer, Ordinateur Personnel) en août 81. C'est une réponse à Apple ; il a été conçu un peu en dehors d'IBM, pour voir si la micro-informatique avait un avenir chez IBM. Le système d'exploitation, MSDOS, a été sous-traité à Microsoft, une société qui avait fourni à Apple un BASIC devenu standard.

Pour pouvoir lutter contre Apple, IBM a décidé de faire une machine « ouverte », une machine qui pourra recevoir des extensions (sous forme de carte) nombreuses et entraîner dans son sillage de petites sociétés attirées par l'image et la notoriété d'IBM.

En outre, IBM va fermer les yeux et accepter que des concurrents produisent des machines avec le même système d'exploitation et les mêmes processeurs. Il faut avant tout damer le pion à Apple et établir le PC comme un standard de facto. Il sera toujours temps de faire du rétropédalage et d'invoquer des brevets si la concurrence devient trop agressive. Dans la foulée du PC, on vit apparaître des clones, d'abord fabriqués aux États-Unis, puis, de plus en plus, en Extrême Orient.

La croissance fut rapide. IBM vendit 150 000 PC en 82, 450 000 en 83 et 1 900 000 en 1984. À l'intérieur d'IBM, les analystes habitués à une croissance raisonnable n'y comprenaient plus rien. IBM, dans un premier temps, fut ravi de voir les « clones » l'aider à établir le standard de facto de la micro-informatique d'entreprise, tout en montrant que Big Blue pouvait l'emporter sur ces petits rigolos de chez Apple.

Pourtant le PC d'IBM n'avait rien de génial. Il avait même failli être démodé avant son lancement. Le premier projet était basé sur un processeur 8 bits, le 8080, et devait disposer d'un lecteur de cassettes. La mémoire prévue était de 16 K (oui, 16 Kilo-octets). Cela paraît incroyable aujourd'hui, mais en 1980, date du projet chez IBM, même les gros ordinateurs de gestion d'IBM dépassaient à peine 256 Ko de mémoire vive. Les puces mémoires étaient chères et dans les gros ordinateurs, la mémoire centrale a moins d'importance que la gestion des périphériques.

Microsoft, engagé par IBM comme consultant extérieur, favorisa le choix d'un processeur 16 bits, le 8088 d'Intel, le lecteur de disquettes s'imposant rapidement de lui-même face au lecteur de cassettes.

Il n'empêche. Le premier IBM, lancé en août 81, est une machine avec un lecteur de disquettes et une mémoire de 64 Ko. C'est une machine lourde dans tous les sens du terme. Pour vous donner une idée, vous faites tomber un clavier d'Amstrad sur votre pied par inadvertance, vous dites « zut ». Vous faites la même chose avec un clavier d'IBM PC et vous êtes bon pour l'hôpital et une fracture du métatarse, qui pour être moins rédhibitoire que celle du myocarde n'en est pas moins douloureuse. Normal, à l'époque, la grosse informatique se vendait au poids et au volume. Si vous voulez vendre un ordinateur sérieux à plus de 1 million de francs, il vaut mieux avoir des armoires métalliques et des consoles volumineuses. Cela sécurise les acheteurs, ils ont l'impression d'en avoir pour leur argent.

L'IBM PC est donc une grosse boîte avec un boîtier en métal. C'est tout. Habitué aux grands systèmes, IBM n'a pas encore compris la micro-informatique : après avoir acheté l'unité centrale, vous devez acheter le clavier séparément : mais on ne peut pas se servir d'un micro-ordinateur sans clavier ! Qu'à cela ne tienne, IBM, quand il vend un gros ordinateur, il vend des dizaines d'écrans et de claviers pour le même ordinateur : ils appliquent le système qui leur a réussi : vendre l'unité centrale et proposer le reste ensuite. Évidemment, l'écran n'est pas compris dans le prix. À vous de choisir l'écran en fonction de vos besoins. Et la carte qui va avec. Car pour avoir un écran qui marche, il faut racheter une carte à rajouter dans la machine. Vous voulez imprimer sur votre PC : très bien, mais il faut racheter une carte avec un port série ou parallèle en plus de votre imprimante.

Le contraire de la philosophie Amstrad. Le PC IBM ne peut se vendre qu'avec de bons vendeurs. Et IBM a de bons vendeurs. Et un nom. Donc les sociétés qui ont des IBM pour leur gestion achèteront des IBM PC pour faire plaisir aux bons vendeurs d'IBM.

Et l'IBM PC se vendra bien. L'IBM PC n'est pas génial. Pas d'innovation comme sur un Apple. Une technologie au ras des pâquerettes. Mais c'est le bon produit au bon moment sur le marché américain. IBM sécurise la micro-informatique, lui donne une respectabilité qu'elle attendait : si IBM se lance dans la micro-informatique, c'est qu'elle a un avenir.

Les publicitaires d'Apple, aux États-Unis, ont compris : dans le Wall Street Journal, Apple fait paraître une annonce clin d'œil « BIENVENUE À IBM » ; le texte de l'annonce est à la gloire d'Apple, et il n'y a pas une once (un gramme ?) de publicité comparative. Le genre de publicité que Séguela et les centres Leclerc devraient méditer avant de lancer leurs publicités mesquines et franchouillardes. Comment pourriez-vous intenter un procès à une société qui vous souhaite la bienvenue ?

Le gros avantage d'IBM, c'est qu'ils ont une vue à long terme. Ils sont rentrés dans la micro-informatique un peu par hasard, et encore, mais ils ont prévu l'avenir. Était-ce un effet de la chance et le choix du bon processeur au bon moment, la chance d'avoir trouvé Microsoft au bon moment ? D'autres sociétés ont lancé des ordinateurs valables, construits autour du même processeur, et n'ont pas survécu. Je pense en particulier au Sirius (devenu Victor en France), conçu par Chuck Peddle, un ancien de Commodore, qui avait des possibilités supérieures à celle de l'IBM PC. Aujourd'hui, Victor (ex Sirius), est obligé de suivre IBM après l'avoir précédé.

IBM, en partant d'une machine aux possibilités limitées, a réussi à construire une gamme à base de processeurs Intel, 8088, 80286, 80386, 80486 avec une compatibilité ascendante. Le succès d'IBM a contribué au succès de Intel pour les processeurs et de Microsoft pour les logiciels. Sans Intel et Microsoft, IBM n'aurait pu se développer autant.

Par analogie, le succès d'Amstrad doit beaucoup à MEJ Électronique pour les circuits et à Locomotive Software pour les logiciels. Le parallélisme est frappant : IBM et Amstrad ont fait confiance pour se lancer dans la micro-informatique à des sociétés étrangères à leur philosophie, et elles ont beaucoup appris à leur contact.
Brentwood, un soir d'automne de l'an de grâce 85.

Le PCW est lancé. Personne ne peut imaginer le succès futur du premier ordinateur professionnel d'Amstrad. Il faut prévoir. Dès qu'une machine commence à être produite, il faut penser à la suivante. L'alternative est simple : soit une machine purement Amstrad, ignorant le standard PC d'IBM, une machine avec un nouveau système d'exploitation, utilisant les idées d'Apple, la souris et une interface graphique (autrement dit une façon agréable de montrer à l'écran ce qui ressemble à un bureau), soit un compatible IBM, avec les limitations inhérentes au produit et une possibilité de faire mieux et moins cher. La discussion est ouverte :

— Il nous faut un compatible IBM, c'est la loi du marché.
— L'IBM PC est une poubelle ; j'ai démonté une de leur machine, il y a dix fois plus de processeurs que dans un PCW...
— Mais ce n'est pas possible de faire un compatible APPLE...
— Amstrad peut-il lancer un micro-ordinateur professionnel avec son propre standard ?
— Difficile, d'autant plus que toutes les sociétés qui comptent dans l'informatique se sont lancées dans les compatibles IBM : Hewlett Packard, Tandy, Spery, même Digital Equipement.
— Toutes les sociétés de logiciels font des programmes pour l'IBM PC. Regardez le succès de Lotus !
— Moi, j'aime bien la souris.
— Et un écran de MacIntosh, c'est mieux pour les novices que l'anxiété face à un écran IBM.
— Si on doit faire un compatible IBM, pouvons-nous faire quelque chose de plus simple et mettre des « gate array » pour remplacer les cartes superfétatoires ?
— Pas de problème, avec trois ou quatre gate array, on peut ramener le nombre de processeurs à moins de cinquante, alors qu'un IBM PC en a plus de 250.
— Que faire pour l'interface graphique ?
— On a le choix entre GEM de Digital Research et Windows de Microsoft. Le problème avec Windows c'est que ce n'est pas encore au point. Et on travaille déjà avec Digital Research qui nous a fourni le CP/M pour le PCW et le CPC 6128.
— Moi, j'aime bien la souris...
— Conclusion, il nous faut un compatible IBM PC avec les avantages du MacIntosh, c'est-à-dire la souris et une interface graphique. Tout le monde est d'accord. Lancement prévu à l'été 86. Tout le monde au travail. Locomotive fera le Basic. Nom de code pour la machine, AIRO.

J'exagère ? Non.

Le projet AIRO se résuma à quatre pages dactylographiées. Bien sûr, la réflexion avait commencé peut-être trois mois auparavant, mais la décision fut rapide car la philosophie Amstrad exigeait des décisions rapides. La décision fut rapide. L'exécution fut rapide, dans la mesure où le produit fut lancé en septembre 86, à peine deux mois plus tard que le lancement originalement prévu.

AIRO était lancé. Mais le succès du CPC 6128 et du PCW 8256 nous permit de garder le projet AIRO relativement secret. Vu la situation du marché, les journalistes demandaient à Amstrad la date de la sortie du compatible IBM : un compatible IBM ? Pourquoi pas un compatible MacInstosh ? Non merci, pourquoi se lancer sur ce marché alors que les CPC et les PCW se vendent comme des petits pains ? On n'arrive pas à en fournir assez ! Le jour du lancement, le PC 1512 fut la bombe inattendue et attendue.

Mais en attendant le PC 1512, il faut bien vivre. Vivons donc. CPC 464, CPC 664, CPC 6128, PCW 8256, il faut les vendre.

J'oubliais.

Les chaînes audio. D'accord, ce n'est pas de la hi-fi. Mais dans la fourchette 1 000-2 500 francs, une chaîne ne peut pas être de la Haute-Fidélité pour les professionnels. C'est de l'audio, avec la connotation dénigrante qu'elle implique. Mais cela se vend. Bien. Merci. D'autant plus que les chaînes Amstrad bénéficient en France de l'image favorable suscitée par les ordinateurs. L'avantage des chaînes audio Amstrad, c'est qu'elles sont fabriquées en Angleterre et qu'il n'est pas nécessaire de les commander six mois à l'avance.

Et encore une page de pub

Les chaînes Amstrad se vendent. Elles se vendent quasiment sans publicité. Les ordinateurs Amstrad se vendent avec un peu de publicité. De toute façon, le budget publicitaire est proportionnel au chiffre d'affaires. Comme les ordinateurs se vendent bien, le budget publicitaire augmente en conséquence. Amstrad France va donc pouvoir dépenser dans des campagnes publicitaires.

C'est sympa, la publicité.

C'est marrant, la publicité.

Les agences de publicité sont sympa et marrantes.

Elles vous font de belles campagnes publicitaires. Si le produit se vend bien, c'est parce que l'agence est géniale. Si le produit ne se vend pas, ce n'est pas la faute de la campagne publicitaire ni de l'agence, c'est parce que vous avez refusé les idées géniales de l'agence. Car un bon publicitaire vous propose plusieurs campagnes. Celles que vous refusez parce qu'elles sont trop chères ou incompréhensibles sont celles qui auraient réussi si la campagne choisie ne réussit pas. Évident.

Amstrad se développe, il faut donc investir dans la publicité. L'agence responsable de la campagne « Gant de Boxe », avec plein de KO (Knock Out, Kilo Octet, vous choisissez) est trop petite vu le développement d'Amstrad France. Plusieurs agences sont contactées.

C'est vraiment bizarre, une agence de publicité : des génies de la création côtoient des escrocs, mais il est difficile de faire la différence entre une idée géniale et une fumisterie. C'est un royaume éthéré où la frontière entre le professionnalisme et l'amateurisme est invisible à première vue. C'est le royaume du verbe et de la frime, où la science véritable est impossible à déceler. La publicité est un métier d'artiste. Et comme dans tout art véritable, les chefs-d'œuvre ont besoin du temps pour émerger.

Salut les artistes.

Nous voyons donc beaucoup d'artistes pour choisir une nouvelle agence. Comme le budget Amstrad est important, nous avons droit au grand jeu à chaque fois : la présentation est toujours haut de gamme malgré la tendance naturelle à envelopper le tout dans un charabia propre à la profession : Séguela ayant dit à François Mitterand de se limer les canines et ayant trouvé le slogan de la force tranquille, il s'est pris pour le créateur de Dieu, ce qui doit être difficile à assumer.

L'heureuse élue a préparé trois campagnes différentes : une première campagne plutôt neutre dont j'ai oublié le thème. Une deuxième campagne fondée sur le sens de l'économie. Avec un Écossais comme personnage principal, qui permettait de décliner l'atout prix des produits Amstrad ; les publicitaires aiment beaucoup décliner : ils déclinent une image, un concept, un message. Pas dans le sens déclin, dans le sens déclinaison latine, nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif, ablatif. Alors la publicité décline, le présent et l'avenir, le sujet et l'objet, tout ce qui peut venir à l'idée.

J'imagine ce que la déclinaison de l'Écossais aurait pu donner : le kilt, le bag-pipe, le whisky et la panse de brebis farcie. Vous voyez le genre de scène : un Écossais en kilt, buvant du whisky regardant son Amstrad avec adoration et disant : «Nous, les Écossais, nous savons compter. »

Campagne refusée.

Trop limitée comme image, et puis le sens de l'économie se rapprochait trop de l'idée de radinisme. Et il aurait été difficile de décliner certains messages essentiels.

Troisième campagne.

Un slogan, le Mordant Informatique.
Un personnage : le crocodile.
Un crocodile sympa.
Un crococool, en somme.

Avec une déclinaison des messages auxquels vous avez eu droit. :

— Le paradis des mordus, pour la micro-informatique familiale,
— Traitement de texte Amstrad : à ce prix-là, certains vont verser des larmes,
— Amstrad, un ordinateur qui a les dents longues,
— Le Grand Méchant Ordinateur.

Image agressive, adoucie par le caractère bonasse et souriant de l'animal. C'est vrai qu'il avait une bonne tête, notre crocodile. Il fallut beaucoup de persuasion pour le faire accepter à Alan Sugar. Pour les Anglais, un crocodile est un animal répugnant qui mange des êtres vivants, genre les dents de sa mère numéro 2.

Mais il accepta : après tout, tout le monde connaissait les chemises Lacoste et leur petit crocodile ne les empêchait pas de bien vendre, même dans les pays anglo-saxons.

Justement.

La chemise Lacoste.

Qu'est-ce qu'elle a dit la chemise Lacoste ? Amstrad osait utiliser un animal établi par Lacoste, était-ce du plagiat ? Il y eut quelques bruits d'actions judiciaires, vite résolus avec quelques arguments de bon sens :

— Une marque ne peut avoir l'exclusivité d'un animal.
— Le crocodile Amstrad ne ressemblait en rien à celui de Lacoste et Amstrad mettait en avant la tête du crocodile.
— Le crocodile Amstrad était bleu.
— Amstrad et Lacoste ne vendaient pas exactement le même genre de produit.

Le crocodile fut adopté par Amstrad. Il est resté un compagnon de route, disparaissant et réapparaissant suivant les aléas de la réflexion publicitaire. Il fut abandonné pour les produits professionnels, Alan Sugar ayant émis l'idée que si le PCW ne se vendait pas autant en France qu'en Angleterre, c'était peut-être que le crocodile n'avait pas sa place dans un contexte professionnel...

Cela permettait des discussions homériques entre Français et Anglais :

— Pas étonnant que vous ne vendiez pas le PCW, ce crocodile est repoussant...
— Ce crocodile repoussant nous fait vendre plus de CPC 6128 en France que vous en Angleterre !
— C'est pas avec un crocodile que vous allez attaquer IBM.
— Et alors, IBM utilise bien Charlot dans sa publicité et ça a l'air de lui réussir !

En effet, à cette époque, IBM avait payé cher pour pouvoir utiliser le personnage de Charlie Chaplin dans ses publicités : l'image d'IBM étant trop (?) sérieuse, les publicitaires avaient trouvé ce moyen de rendre les produits d'IBM plus sympathiques, plus proches.

— IBM a besoin d'une image plus drôle, Amstrad a besoin d'une image plus sérieuse.

Les discussions et les arguments pouvaient durer des heures ; cela mettait un peu de détente. Lacoste avait fini par accepter le crocodile Amstrad. Mais d'autres sociétés étaient moins réalistes : une petite société inconnue de la plupart d'entre vous mais ayant une idée surfaite de sa notoriété, trouva que le nom de certaines de nos machines lui faisait de l'ombre. Elle avait déposé le nom CPC dans les années 70 et ne supportait pas qu'Amstrad utilise les noms CPC 464 et CPC 6128. Nous avions beau dire que CPC voulait dire Color Personal Computer et que les noms avaient été déposés en Angleterre. Mais ils faisaient valoir leur antériorité dans le dépôt du nom en France. De guerre lasse, nous acceptâmes de laisser tomber le sigle CPC en 88. Le CPC 464 et le CPC 6128 devinrent donc dans la publicité Amstrad 464 et Amstrad 6128.

Je ne pense pas que beaucoup de gens aient remarqué : mais les gens qui commercialisent en France des produits CPC sont contents. Vous ne savez pas ce qu'ils vendent ? Moi non plus ; je crois me souvenir qu'ils fabriquaient des câbles, mais je n'y mettrais pas ma tête à couper. Peut-être me menaceront-ils d'un procès pour n'avoir pas su dire qui ils étaient ? Il y a vraiment des gens qui ont du temps à perdre. Ce ne serait pas gênant s'ils n'en faisaient pas perdre aux autres. Passons.

Le budget publicitaire en ce début 86 permet de distribuer la manne dans un large éventail de revues, journaux, magazines et canards de toutes sortes : presse professionnelle, genre Usine Nouvelle ou la Vie Française, la presse spécialisée évidemment, la presse de distribution (journaux destinés aux revendeurs) et la presse magazine grand public : Nouvel Obs, le Point, Paris Match, VSD, l'Événement du Jeudi... etc ; le budget Amstrad devient un des dix plus gros budgets du secteur informatique.

Nous attendons la fin de l'année pour commencer à attaquer la télévision, l'affichage et le cinéma.

La présence d'Amstrad est donc beaucoup plus visible : d'une marque de micro-ordinateurs familiaux connus des fanas de l'octet et du jeu d'arcade, elle devient une marque grand-public. Les atouts d'Amstrad sont connus, des produits complets avec un rapport qualité/prix exceptionnel. La publicité va amplifier le mouvement. Car si la publicité n'a jamais pu faire vendre un produit inadapté au marché, elle est idéale pour conforter le succès, voire l'amplifier. La publicité permet à Amstrad de devenir incontournable. Face à Amstrad, la concurrence est obligée de se positionner par rapport à Amstrad ; certains sont obligés d'ajuster leurs prix, d'autres essayent de contourner l'obstacle en évitant de se battre sur les prix.

Par comparaison, pour Amstrad, la publicité montre le produit et affiche le prix. Simple et efficace. Pas de sophistication dans le message.

Les réunions de présentation de campagnes publicitaires face à Alan Sugar étaient toujours une épreuve pour les Agences de publicité. Elles arrivaient avec des études et des analyses du marché sophistiquées, des considérations sur les messages latents et sur la philosophie de la création publicitaire. Au bout de cinq minutes, Alan Sugar rendait le dossier, genre pavé, à l'agence en disant : « Tout cela, c'est bien joli, voyons vos propositions de campagne. » Et il s'ingéniait à démontrer les lacunes et les inepties des idées géniales de l'agence. Quand il lui arrivait de dire « OK », il fallait expliquer à l'agence que c'était l'hyperbole dans le compliment pour Alan Sugar. La plupart du temps, c'était plutôt du genre “a load of rubbish”, l'équivalent anglais de « c'est de la m... », quoique la traduction littérale soit seulement « un tas de détritus ». Mais les agences apprenaient vite. Surtout qu'Alan Sugar avait une idée saine de la publicité. Il croyait à la publicité et voulait rentabiliser au maximum les 5 % du chiffre d'affaires qu'il lui consacrait. Il détestait le jargon publicitaire mais savait la valeur d'un bon slogan. Son obsession à l'égard du produit était évidente. Une agence de publicité privilégie la beauté, l'esthétique de l'annonce, l'image véhiculée.

Pour Alan Sugar, la seule question qu'il se pose en voyant un projet d'annonce est : « Mr Smith, en voyant cette annonce, aura-t-il envie d'acheter mon produit ? » Il veut une rentabilité immédiate. Son optique a légèrement changé avec le temps : il accepte de considérer l'image d'Amstrad à long terme, mais le produit reste toujours l'essentiel. Depuis le lancement des micros Amstrad en 84, il a vu et a avalisé un bon millier de publicités pour des produits Amstrad ; et s'il contrôle en détail la publicité sur le marché anglais, il suit aussi de près toutes les campagnes des filiales et sait piocher les bonnes idées trouvées en Italie ou en Australie pour en faire bénéficier tout le groupe, tout en respectant les spécificités de chaque marché national. Une pizza et un kangourou sont difficiles à justifier en France.

Quoique pour les crocodiles... Ayant des doutes sur l'intérêt d'un crocodile pour vendre des ordinateurs, il a su ne pas y mettre son veto ; et le succès des micro-ordinateurs familiaux en France a prouvé la valeur du crocodile sur le marché français. La déclinaison du thème du crocodile en France s'est révélée profitable, à tel point qu'ayant été un peu négligé en 88, le crocodile est revenu en force en 89. Pour le marché professionnel, ce fut une autre histoire. Il paraît qu'un crocodile n'apporte rien à un ordinateur professionnel. Parce que Charlot lui apporte quelque chose, lui ? La publicité est un univers impitoyable.

Les requins voisinent avec les crocodiles.

Dans le marigot de l'informatique et de la publicité, il était bon d'avoir un crocodile pour secouer les cocotiers glacés.

Une volée de bois vert

Vendredi 10 janvier 86

Oh ! joie infinie, bonheur immense, délectation sublime, c'était inattendu, la surprise délicieuse, l'événement qu'Amstrad France attendait depuis quinze mois, la jouissance intégrale et masochiste ; 648817 minutes que nous espérions cette nouvelle noir sur blanc, avec un peu de couleur pour nous sortir de là, de cet hiver qui n'en finissait pas. Il est arrivé.

Enfin.

Quelle joie inexprimable de voir enfin dans tous les kiosques à journaux un fantastique article d'Hebdogiciel, six colonnes à la une, qui démolit enfin Amstrad avec ce titre meurtrier : « AMSTRAD : DES MICKEYS ! » , Alan Sugar était affublé des deux oreilles célèbres du célèbre Mickey. Et en plus, Alan Sugar est en couleur sur un fond de ciel bleu.

Enfin la crédibilité d'Amstrad est définitivement établie : Hebdogiciel tape sur Amstrad, attaque Alan Sugar avec ses missiles Scud, tourne la direction d'Amstrad en ridicule elle qui n'a pas su commander assez de machines, a raconté des bêtises, etc..., en bref Amstrad qui avait été encensé depuis des mois par Hebdogiciel, Amstrad n'était pas infaillible. Ouf.

On avait failli être des dieux, mais nous redevenions humains. Nous étions rassurés : c'est vrai, la concurrence finissait par dire que nous avions racheté Hebdogiciel, ou, pire encore, que nous fournissions le rédacteur en chef et son assistant en whisky et autres alcools, gratuitement. Non seulement ils voulaient porter atteinte à l'image d'Amstrad, mais en plus, ils faisaient courir des bruits sur la corruptibilité de l'équipe rédactionnelle d'Hebdogiciel et de sa capacité bibinatoire.

Quelle horreur !

Quel bonheur.

Surtout qu'ils n'ont pas complètement tort. Il est incontestable qu'il n'y a pas eu assez d'Amstrad CPC 464 et 6128 par rapport à la demande. Comme beaucoup de revendeurs sont allés auprès d'Hebdogiciel pleurer qu'Amstrad était le Grand Méchant Loup et qu'ils n'avaient pas eu droit aux centaines d'ordinateurs qu'ils avaient commandés début décembre..., reportez-vous au chapitre précédent pour le chœur des pleureuses. Hebdogiciel tape donc sur Amstrad sur six colonnes et trois pages. Je rigole.

La Haute Direction d'Amstrad rigole moins. Jean Cordier est content car il a eu une bonne dispute avec le journaliste d'Hebdogiciel à propos du service après-vente.

Jean Cordier qui a l'expérience de ce genre de problèmes et a grandement amélioré le SAV d'Amstrad a eu beau expliquer que le revendeur devait le service après-vente au client et qu'il devait s'adresser au constructeur s'il ne savait ou ne pouvait pas réparer, c'est la joute.

Jean Cordier :

— C'est le revendeur qui doit assurer le SAV de premier niveau !

Le journaliste d'Hebdogiciel :

— Mais un ordinateur, c'est pas une voiture, c'est le constructeur qui doit réparer !
— Parce que vous estimez normal qu'un revendeur qui se dit professionnel ne sache pas régler un lecteur de cassettes ?
— J'ai entendu dire que vous aviez des machines en panne depuis un mois et demi !
— Qui a dit cela ! Donnez-moi son nom ! Encore ce fumiste de XXX à Pau. Je vais la lui faire, la peau !

Jean Cordier s'énerve rapidement, puis se calme. Il essaie d'expliquer au journaliste ce qu'est un service après-vente.

— Mais, Monsieur Cordier, ce qui m'intéresse, c'est que les clients qui ont des ordinateurs en panne soient rapidement dépannés.
— Bien sûr, mais 90 % des pannes sont à la portée d'un revendeur compétent... et ce sont eux qui doivent ce service...
— Ce qui compte, c'est le client final.

La discussion dure et s'éternise. Chacun reste sur ses positions. Jean Cordier, pugiliste averti, estime avoir gagné aux points. Le journaliste sait qu'il gagnera car il dira ce qu'il veut dans son article. Le vendredi 10 janvier 86, on s'est quand même payé une pinte de bon sang. Évidemment, le costume et les deux oreilles de Mickey plaqués sur la photo d'Alan Sugar, c'était pas valorisant, mais Hebdogiciel, c'était le Canard Enchaîné de la micro-informatique, avec une dose de Bébête Show. Un peu de satyre (satire, ou ça tire), ne fait de mal à personne : demandez à tous les politiciens qui font le siège de Collaro et Roucas pour avoir le droit d'être dénigré comme marionnette historique.

D'autant plus que tout en admettant qu'il n'y avait pas assez de CPC, nous avions livré les quantités prévues, à savoir plus de 64 000 CPC sur octobre, novembre et décembre. Si la pénurie était réelle, elle provenait d'une sous-estimation de la demande...

Le journaliste :

— Mais tout le monde sait que vous auriez pu en vendre plus de cent mille !

Moi :

— Facile à dire. Par contre, vous serez les premiers à faire des gorges chaudes quand Sinclair va se planter car il a trop commandé pour la fin de l'année !
— Bof...

Les relations entre constructeurs et journalistes sont conflictuelles par essence. Au niveau de l'information, ce devrait être facile, le constructeur comme le journaliste veulent faire passer leurs informations à leurs clients respectifs, qui sont confondus pour ce qui est de la presse micro-informatique. Là où le bât blesse, c'est dans l'interprétation des informations et leur orientation, leur présentation. Reprenons l'exemple sur le vif.

Version constructeur Amstrad (no 1)

On a vendu 64 000 CPC en oct/nov/dec 85. On est très content. Nous sommes devenus le leader en micro-informatique en France (c'est vrai).

Version constructeur Amstrad (no 2)

Nous avions commandé 64 000 CPC. Nous les avons vendus, mais nous aurions peut-être pu en vendre entre 80 000 et 100 000 pièces, il y a donc eu pénurie (c'est aussi vrai que la version no 1).

Version Journal A : Amstrad a vendu plus de 60 000 ordinateurs en France sur la fin de l'année 85.

Version Journal B : Amstrad devient no 1 en France.

Version Journal C : Amstrad qui rit et Amstrad qui pleure. Amstrad, ayant vendu plus de 60 000 ordinateurs, aurait pu en vendre 100 000.

Version Journal D : Grave pénurie d'ordinateurs chez Amstrad.

Version Journal E : Problèmes chez Amstrad ?

Version Journal F : Scandale des ordinateurs Amstrad : plus de 30 000 clients mécontents n'ont pas eu leur ordinateur commandé pour Noël.

Ad libitum.

Comme dans l'extraordinaire film japonais Rashomon, à chacun sa vérité. (et je ne sais pas si Kurosawa connaissait Pirandello). Je conseille à tous les journalistes non traumatisés par le choc déontologique de la guerre du Golfe d'aller voir ce film. Ça évitera à certains de confondre tout et le contraire de rien.

Revenons au 10 janvier 86.

Malheureusement pour nous, il y avait une critique encore plus méritée : une pénurie de disquettes 3 pouces, réelle et dangereuse pour l'avenir. Il y avait des raisons, mais aucune n'était excusable. Amstrad avait sous-estimé la consommation de disquettes 3 pouces, et autant la prévision pouvait poser des problèmes pour les machines, autant il aurait été souhaitable d'avoir un stock tampon de disquettes, d'autant plus que c'était un format unique et récent.

Donc Alan Sugar méritait son bonnet d'âne. Ou plutôt les deux oreilles de Mickey. Tout le monde voulait des disquettes : les maisons de logiciels pour dupliquer et vendre leurs logiciels, les clients pour copier les logiciels que les maisons de logiciels voulaient empêcher de copier et les revendeurs pour pouvoir offrir des logiciels incopiables à des gens qui ne voulaient pas de cadeau car ils étaient déjà bien contents d'avoir eu leur machine et voulaient des disquettes vierges. La pénurie va durer quatre mois. Ce fut dur ; Alan Sugar en a eu les oreilles rebattues.

Un an plus tard, le 23 janvier 1987 pour être précis, je reçus une télécopie d'Alan Sugar :

Objet : Disquette 3 pouces. Nous avons 7,5 M. disquettes en stock dans notre dépôt. La raison pour laquelle nous en avons beaucoup, c'est que tout le monde a hurlé quand nous avons été en pénurie l'an dernier. Et les plus gros hurleurs, c'était vous, les Français ! Vous avez intérêt à vous décarcasser pour les vendre.

En gros, avec son feutre noir, il avait rajouté :

« YES, 7 500 000 . »

et en post-scriptum : ça coûte à Amstrad 10 millions de livres en immobilisation (110 millions de Francs) !

Donc il y a eu pénurie puis pléthore.

J'aurais bien envoyé une photocopie de cette télécopie à Hebdogiciel. Mais Hebdogiciel avait fait faillite le 6 janvier 1987. Ils s'étaient lancés dans la vente des logiciels et avaient trop d'invendus...

En janvier 86, c'est Amstrad qui doit essuyer les tirs de la DCA et distribuer au compte-gouttes des disquettes trois pouces. Et dire que trois mois plus tôt, Alan Sugar avait triomphalement divisé le prix des disquettes par 2. Il avait perdu l'occasion de se taire et de faire des bénéfices encore plus pharamineux que pharaoniques.

Apostille lexicographique : le petit Larousse 1992 n'accepte pas pharamineux, mais le Robert l'admet ; aussi j'userai des deux formulations suivant le degré de faramine.

Quelles étaient les raisons de cette pénurie ? Le format trois pouces était quasiment réservé à Amstrad, les seuls autres constructeurs utilisant le 3 pouces étant Oric, en faillite et Tatung ; leur consommation de disquettes s'exprimait en dizaines de milliers d'unités sur une année. Il y avait seulement deux fabricants, National Panasonic et Hitachi. Par comparaison, le nombre de fabricants de disquettes 5 1/4 dépassait la centaine et pour les 3 pouces 1/2, il s'exprimait en dizaines. Il n'y a donc pratiquement pas de concurrence sur le marché de la disquette 3 pouces. Le succès inattendu du PCW ajouté à celui attendu du CPC 6128 a emballé la demande, qui provenait autant des sociétés qui commercialisaient des logiciels que des clients.

Amstrad avait estimé la demande à une dizaine de disquettes par machine, ce qui s'avéra insuffisant. En moins d'un an, de septembre 85 à juin 86, Amstrad France a vendu plus d'1,3 million de disquettes pour un chiffre d'affaires de 27 millions de Francs. Et il y a eu quatre mois de pénurie. Et la pénurie a été générale ; en Angleterre, en Allemagne et en Espagne autant qu'en France.

Ce qui nous a relativement sauvés, c'est que la pénurie a eu lieu entre février et avril, période où les ventes sont moins critiques que sur la fin de l'année. Et que cette pénurie était plus perçue au niveau des revendeurs que des utilisateurs. Ce fut donc un moment difficile à passer ; à chaque arrivage de disquettes, il fallait répartir entre les revendeurs et les producteurs de logiciels, déshabiller Pierre pour habiller Paul, faire plaisir à la FNAC sans mécontenter Darty, en un mot, jongler : la plupart du temps, ça se passe bien, mais de temps en temps vous recevez une quille sur la tête.

Première Amstradexposition

24 janvier 86

Ouverture d'Amstrad Expo à l'Holiday Inn. Organisée par Amstrad Magazine avec la bénédiction d'Amstrad France. C'est un petit salon en face du Parc des Expositions de la porte de Versailles. Il y a une cinquantaine d'exposants, un grand stand Amstrad, beaucoup de CPC et de PCW 8256, tout le monde est content : l'organisateur, car il y a plus de 10 000 visiteurs, les exposants car on leur a fourni quelques milliers de disquettes vierges et les visiteurs parce que le salon est sympa. Par deux fois, il a fallu fermer les portes du salon, car il y avait trop de monde (il faut respecter les règles de sécurité). Ce qui permet de faire une jolie photo d'une queue de trois cents mètres à l'entrée de l'Holiday Inn. Côté nouveauté, beaucoup de logiciels, de synthèses vocales et synthétiseurs, un disque dur et des lecteurs de disquettes 5 1/4 et 3 1/2 : il faut bien pallier la pénurie de disquettes 3 pouces. Malheureusement pour leurs concepteurs, ces lecteurs iront dans des oubliettes dès la fin de la pénurie. L'idée était bonne, mais la réalisation laissait à désirer.

Amstrad Expo permet en outre à Amstrad de montrer que la micro-informatique familiale n'est pas finie : les rumeurs de faillite chez Sinclair ou Commodore, sans parler de celles des petits constructeurs, sonne le glas de la micro-informatique pour hobbyistes et de l'amateurisme. On ne peut plus vendre n'importe quoi à n'importe qui. C'est la période de consolidation, la concrétisation de la loi de la jungle : seuls les plus forts vont survivre. Adieu Exelvision, Oric, Squale, Alice, Entreprise, Memotech et bien d'autres. Vont rester une demi-douzaine de constructeurs.

Le plus surprenant, c'est qu'Amstrad Expo survienne à peine 18 mois après le lancement du premier ordinateur et qu'il arrive à drainer plus de 10 000 visiteurs à Paris pendant une période creuse. Cela donne une idée du phénomène Amstrad à cette époque, l'enthousiasme des acheteurs valant plus que toutes les publicités, Amstrad bénéficiant d'un formidable effet de bouche-à-oreille, prouvant qu'une rumeur peut être faste aussi bien que néfaste.

14 février 1986

Rebelote.

Nous avons encore droit à la une d'Hebdogiciel. Cette fois, sur six colonnes, c'est : « MAIS OÙ SONT LES DISQUETTES D'AMSTRAD ». Re-Mickey.

Alan Sugar a de nouveau droit à son portrait en Mickey. On ne prête qu'aux riches. « Plus de deux mois sans disquettes, Amstrad, Alan Sugar commence sérieusement à nous les briser ! Nous l'avons traqué jusqu'en Espagne pour avoir des explications et c'est vraiment pas la joie ! » Hebdogiciel, qui n'a pas tapé sur Amstrad pendant un an, s'en donne maintenant à cœur joie. D'autant plus qu'Hebdogiciel a acheté à Amstrad 10 000 disquettes vierges 3 pouces pour les vendre à Noël dans le journal à 29 francs pièce. Les revendeurs ont râlé et Hebdogiciel a du mal à trouver des disquettes pour satisfaire à la demande que ce prix canon a suscitée...

Mais c'est de bonne guerre. Le rédacteur en chef, Gérard Ceccaldi, a été invité à la Grande Fête organisée par l'importateur espagnol, Indescomp, à Madrid. Accueilli avec chaleur par José Luis Dominguez, sa cote est tombée lorsque Alan Sugar a vu le numéro d'Hebdogiciel qui le montrait avec des oreilles de Mickey. La belle histoire d'amour entre l'Hebdo et Amstrad est terminée. Et ça tape dur. Alan Sugar est traité d'enfoiré, et la conclusion d'un paragraphe est définitive : « Mister Alan Sugar, vous nous faites chier ». Ah, les amours déçues !

Amstrad France a droit au petit compliment d'usage : « La position officielle d'Amstrad France ? Marion Vannier est en vacances pour huit jours à faire dorer sa petite disquette personnelle au Kenya, elle va peut-être ramener des disquettes en baobab ? »

Qu'en termes élégants ces choses-là sont dites.

En vertu de la loi fondamentale que tout est toujours plus beau ailleurs, Hebdogiciel trace un portrait idyllique de la situation en Espagne, tous les revendeurs sont contents (à part la pénurie de disquettes), les Espagnols ont plein de machines qui ont été piquées à Amstrad France, bref il y met le paquet. Normal. Et contrairement à ce que pensent certains, bénéfique.

Tant que c'est la politique commerciale et les pénuries qui sont critiquées, ça fait plaisir aux revendeurs et ça amuse les lecteurs ; mais le produit lui-même étant porté aux nues, l'image et les ventes du produit ne souffrent pas : s'il y a pénurie c'est que les ordinateurs Amstrad sont bons...

ALBERT EINSTEIN contre ANTOINE AUGUSTIN PARMENTIER

Albert Einstein est un physicien célèbre. Il a résolu l'apparente incompatibilité de l'électrodynamique de Maxwell et du principe de relativité énoncé par Galilée. Donc Einstein n'est pas le pape de la relativité, mais celui de la relativité restreinte.

Antoine Augustin Parmentier est un pharmacien militaire. Pour avoir préconisé la culture de la pomme de terre pour remédier à la disette à la fin du dix-huitième siècle, il est aussi célèbre en France qu'Albert Einstein et même plus si on pense hachis.

Quel rapport avec l'informatique ?

Aucun.
24 mars 1986

Alan Sugar a 39 ans. C'est donc son anniversaire. Il a peut-être entendu parler d'Einstein, mais pas de Parmentier. En fait, il n'en a rien à secouer d'Einstein ou de Parmentier. Dans sa valise, il a un billet d'avion pour la Floride, où il a l'intention de faire ses joyeuses Pâques. Il rentre au siège de la Barclays, une banque dans le cœur de la City de Londres. Un grand salon feutré, où les tapis sont tellement épais que c'est encore plus feutré. Des banquiers et des avocats avec des piles de documents autour d'une table ronde.

Alan Sugar n'a pas envie de perdre son temps. Pour mémoire, je vous rappelle que la scène se passe en Angleterre et que la monnaie en cours est la livre sterling, qui vaut à peu près 11 francs à l'époque. Donc la conversation qui va suivre parle de livres, à vous de faire la conversion.

— Messieurs, j'ai un billet d'avion sur le Concorde qui part à sept heures ce soir. Donc je serai bref. Je vous offre cinq millions pour les droits et je suis prêt à négocier avec les fournisseurs présents pour régler le problème des stocks. À mon avis, ça doit faire à peu près 10 millions en pièces détachées. Je suis prêt à discuter des possibilités de production en Angleterre, malgré mes réticences, car, à mon avis, la production anglaise, c'est de la merde.

Cela s'appelle aller droit au fait.

S'adressant au banquier responsable à sa droite, il ajoute :

— Voilà ce que je vous propose. Je n'ai pas beaucoup de temps à perdre. Si ça vous intéresse, parfait. Sinon, je suis heureux d'avoir fait connaissance, au revoir.

Silence autour de la table.

Financiers, banquiers et avocats sont habitués à des formes plus subtiles, en accord avec l'épaisseur des tapis.

Horreur, Alan Sugar annonçait la couleur en moins d'une minute alors que la décence aurait voulu qu'il enveloppât son discours dans un galimatias nécessitant au moins deux heures d'attendus et de circonvolutions.

Silence donc.

Les banquiers se taisent.

Les fournisseurs se taisent.

Les avocats se taisent.

Puis tout le monde parle en même temps :

— Mais, cinq millions, c'est ridicule !
— Nous autres Anglais, nous arrivons à produire aussi bien que les Japonais et pas plus cher !
— Il faut absolument que la négociation soit menée d'une manière en accord avec l'éthique légale !
— Monsieur Sugar, nous pensons que 10 millions est un minimum...

Alan Sugar interrompit le banquier.

— Messieurs, j'ai l'impression que vous ne m'avez pas compris. J'ai dit que je mettais cinq millions sur la table et que j'étais prêt à négocier la valeur du stock des fournisseurs présents. J'ai un avion à prendre, si vous n'êtes pas d'accord, au revoir !

Petit conciliabule entre les banquiers et autres experts. Un des participants, plutôt chauve, les lunettes d'intellectuel, une barbe bien taillée, intervient :

— Mes machines sont à la pointe de la technologie, ce sont des merveilles de...

Alan Sugar l'interrompit abruptement :

— Arrête ton char, Clive, je m'en fous si tes bécanes marchent avec des élastiques, du moment qu'elles marchent !

Stop.

Vous venez de comprendre.

Alan Sugar est en train de racheter Sinclair. L'empire de Sir Clive Sinclair, récemment anobli par la Reine, Elisabeth II d'Angleterre. Sir Clive Sinclair, pur produit d'Oxford ou de Cambridge, un génie de la calculette, le précurseur du micro-ordinateur anglican, au front aussi dégarni que celui d'Einstein, un gourou de la micro-informatique, capable de résoudre l'équation E=MC2 plus vite qu'Albert.

Je sens que vous me voyez venir.

Le 24 mars 1986, Alan Sugar est sur le point de racheter Sinclair. Sinclair qui représente près de 40 % du marché anglais des micro familiaux avec le Spectrum. Clive Sinclair, le génie reconnu, dont le quotient intellectuel (QI) dépasse 150, qui a vendu plus de 5 millions de micro-ordinateurs en Angleterre. Il a déjà eu des hauts et des bas. Il est le véritable créateur de la calculatrice électronique digitale et de la montre digitale. Ses calculatrices ont souffert de la concurrence des produits d'Extrême-Orient ; Clive Sinclair est un inventeur, un précurseur. Il n'a pas su vendre ses calculettes, mais il a su vendre ses micro-ordinateurs.

Il a commencé avec le Z80, une machine avec à peine 1 Ko de mémoire, un clavier où les touches n'étaient qu'un petit dessin carré imprimé sur une membrane. Le Z80 s'est d'abord vendu uniquement par correspondance, à 99 livres, ce qui ne s'était jamais vu pour un ordinateur.

Suite au succès du Z80, il a continué avec le ZX81, une machine qui a eu un succès fou en Angleterre et qui s'est même vendue en France pendant deux ans.

Cher lecteur qui avez débuté avec un ZX81, je comprends votre nostalgie. Pour les autres, il faut que j'explique le ZX81. Une petite boîte noire de 300 grammes avec le clavier à membrane, qu'il fallait brancher sur un téléviseur ou un moniteur et compléter par un lecteur de cassettes. Charger ou sauvegarder un programme était tout un programme, une galère si vous préférez. Mais cela procurait le même genre de plaisir que de capter la radio dans les années 20. Le bonheur de pouvoir faire avec une machine de 1 000 francs ce que d'autres arrivaient à peine à faire avec une machine de 1 million de Francs.

Pouvoir jouer au tennis, au casse-brique ou au Pac-Man avec une machine de 1 000 francs, c'était la gloire. Bien sûr, le tennis, c'était un petit carré qui se déplaçait d'un mur à un autre, mais quelle joie de pouvoir modifier le programme et de comprendre le système.

Après le ZX81, Clive Sinclair a lancé le Spectrum. Et avec un Spectrum, il y avait la couleur. Pour Clive Sinclair, ce fut la couleur de l'argent. Pour les Anglais, ce fut la découverte de la micro-informatique sur une grande échelle. Plusieurs millions de Spectrum. Bien sûr, ce n'était pas la machine idéale. Des touches en caoutchouc plus ou moins bien collées de telle manière que si vous retourniez votre Spectrum en le secouant, vous perdiez quelques touches. Avec un clavier de 15 cm sur 10 cm, c'était pas fait pour les dactylos.

Qu'importe, ce fut le bonheur. Pour Clive Sinclair qui devint Sir (Seur, sœur) après quelques millions de Spectrum et le représentant plutôt récalcitrant de la philosophie thatchérienne (Renaudait-il ?) (Est-elle bonne ?)

(Note de l'éditeur : l'auteur vendrait sa grand-mère pour un bon mot, ou plutôt ce qu'il croit être un bon mot).

Je me perds dans toutes ces parenthèses. Pas vous ?

Sir Clive Sinclair a donc vendu plein de jolis Spectrum, sa société a été cotée en bourse, tout le monde l'aime, le public, la Reine qui l'a donc anobli, les financiers, les banquiers. Sir Clive Sinclair a un petit défaut, courant dans l'informatique : il annonce ses machines avant qu'elles ne soient finies. Pas grave avec le ZX80 (je n'ai attendu que trois mois pour avoir le mien), le délai pour le ZX81 n'a pas dépassé 6 mois et même chose pour le Spectrum. Mais il exagère avec le QL. Pour Sinclair, cela veut dire QUANTUM LEAP. En français, c'est le Grand Bond en Avant, mais cela n'avait rien à voir avec Mao Zé Dong ou Mao Tsé Toung.

Il annonce le QL. Un an après, il y a eu des clients qui ont touché leur QL. Et l'ont regretté. Et renvoyé à Sir Clive (car Clive Sinclair a été anobli entre le Spectrum et le QL ; après le QL, il n'aurait pas pu être anobli...). Le QL de Sinclair fut un flop ; je peux écrire flop parce que le QL est anglais. Autrement je devrais dire échec, ou bide, ou four ; ou encore fiasco ; attention, fiasco dans son premier sens veut dire échec sexuel masculin et ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.

Sir Clive Sinclair a pondu (produit ?) en même temps que le QL, un téléviseur de poche et une voiture électrique. Ni l'un ni l'autre ne se vend ou ne se vendent. Le double flop. Le double bide. Le double four. Le grand huit. Le grand fiasco. Le téléviseur de poche est tellement mauvais qu'il faut rentrer dans sa poche pour y voir quelque chose. La voiture électrique est tellement électrique qu'il faut pédaler pour recharger la batterie.

Toujours est-il que Sir Clive Sinclair est en faillite. Il a produit trop de Spectrum pour la fin de l'année et s'est retrouvé avec un stock de machines qu'il a dû brader. Lorsque les échecs du téléviseur de poche et de la voiture électrique sont devenus patents, il a découvert que les banquiers étaient gentils uniquement quand ils pouvaient gagner de l'argent.

Et les banquiers sont tombés sur le pauvre Sir Clive Sinclair comme des vautours sur la blanche colombe. Et l'ont sommé de trouver de l'argent pour payer une partie de ses dettes. C'est normal. C'est la loi du capitalisme. Capital, intérêt et principal.

Principalement, Sinclair n'avait plus grand-chose, en dehors des dettes. Et, à part Alan Sugar et Amstrad, il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs. Début 86, c'est la morosité dans la micro-informatique familiale : Sinclair, Commodore, Atari, Acorn, ont tous des problèmes financiers, et affichent des pertes dans leur bilan. Les experts prédisent tous la disparition de la micro-informatique familiale.

Telle était la perception d'Alan Sugar en ce mois de mars 86 ; d'un côté, Amstrad est en bonne santé, les produits à venir sont bien engagés (si je vous dis qu'Amstrad préparait un compatible IBM PC, allez-vous sursauter ?), le PCW 8256 casse la baraque, nul besoin de s'encombrer de la galère Sinclair ; de l'autre côté, malgré ses problèmes financiers, Sinclair représente toujours entre 35 et 40 % du marché anglais et la base installée est tellement importante qu'il est difficile de refuser un tel atout.

Donc Alan Sugar se dit, après tout, pourquoi pas ? Mais pas à n'importe quel prix. Il s'est donc fixé une limite. Un prix. J'achète Sinclair pour cinq millions (de livres). Cinq millions de livres pour le pas de porte (si vous êtes commerçant). Cinq millions pour les droits, la propriété intellectuelle, le nom. Le reste, j'achète à la valeur que j'estime, moi, Alan Sugar.

En face, des banquiers, des avocats avec des tonnes de documents et Sir Clive Sinclair.

Alan Sugar a tous les atouts.

D'autant plus qu'il a envie de partir en vacances.

Et qu'il n'a pas besoin de Sinclair.

Mais il apprécie Clive Sinclair.

Bien sûr, il a rencontré Clive Sinclair avant la réunion avec les banquiers. Mais c'était en mars. Autrement dit, le rachat de Sinclair s'est décidé en un mois.

La plupart des observateurs y ont vu une stratégie commerciale, industrielle, que sais-je ?

Non, pour Alan Sugar, ce fut l'occasion à saisir.

Sa chance, ce fut d'être le seul à vouloir et pouvoir payer 5 millions de livres (55 millions de francs) pour le nom et la marque Sinclair.

Et tel que je connais Alan Sugar, je sais qu'il aurait pu l'avoir pour 1 million de livres. Et s'il a accepté de payer 5 millions, ce n'est pas pour les banquiers, c'est pour Clive Sinclair.

J'en veux pour preuve une anecdote significative. Le jour de l'annonce du rachat de Sinclair par Amstrad, la presse et la télévision anglaise essayèrent d'opposer le style et la réussite de Sugar à celle de Sinclair. La réponse de Sugar fut brève et directe : « Vous m'emmerdez, Clive Sinclair est un grand bonhomme, c'est pas parce qu'il a eu des problèmes financiers que mon opinion va changer. »

J'aime bien Alan Sugar.

Ah bon, vous vous en étiez rendu compte ?

C'est vrai que c'est un emmerdeur.

En plus, il ose dire que les journalistes l'emmerdent et lui font perdre son temps. C'est vrai, s'il était intelligent, il caresserait les journalistes dans le sens du poil.

Quoique.

D'un autre côté, il devrait faire un effort pour plaire aux médias.

Devrait-il ?

Non !

Je me souviens.

À l'époque, j'étais une petite souris.

Dans un pub anglais.

Les Anglo-Saxons aiment bien les souris, dans les dessins animés de Walt-Disney et ailleurs. Mais ils n'aiment pas les souris. Les vraies. C'est la même chose pour les crocodiles. Et à l'époque, j'étais une vraie souris.

Le pub (un café bar pour les Français) était celui de la Vache Rouge (oui, The Red Cow). C'est un pub honnête du côté de la gare de Liverpool Station à Londres (en France, on a la gare de l'Est à Paris...).

J'ai la mémoire qui flanche...

Était-ce fin février ou début mars ?

J'ai la mémoire qui flanche...

Était-ce Sugar (Alan) et Sinclair (Clive) assis à la même table, discutant de l'avenir ?

Mais je me souviens très bien.

La Vache Rouge.

Alan Sugar et Clive Sinclair qui discutent d'ordinateurs. Sir Clive trouve Alan Sugar charmant, direct et très subtil. Surtout direct. Très direct.

Ils ont discuté pendant plus de trois heures. Et Clive Sinclair en a beaucoup plus appris sur les lois du commerce qu'Alan Sugar n'en a appris sur les lois de l'informatique.

Alan Sugar a gagné.

C'est un charmeur.

Il a charmé Sinclair.

Il a charmé Sir Clive Sinclair.

Alan Sugar ne sera jamais Sir Alan Sugar.

Ou alors s'il est anobli, je veux bien manger son chapeau (facile à dire, vu qu'il n'en porte pas).

Alan Sugar a racheté Sinclair. Les médias, les télévisions, les journaux nous ont montré les deux phénomènes face aux caméras. Alan Sugar était bronzé après une semaine de vacances en Floride, Clive Sinclair était obligé de subir le couperet imposé par ses banquiers et n'avait pu se bronzer ailleurs que dans la campagne anglaise.

Alan Sugar ne triomphait pas.

Comme d'habitude, il s'énervait contre les journalistes. Les journalistes sont méchants. Ils s'en voulaient d'avoir adoré Sinclair et il fallait que ce soit Alan Sugar qui les rappellent à une certaine objectivité. Évidemment, Amstrad qui rachète Sinclair, c'était un gros morceau en 1986. Amstrad no 2 qui bouffe Sinclair no 1, c'est surprenant pour le grand public qui n'est pas forcément au courant des problèmes financiers de Sinclair. C'est comme si je vous disais que Michel Rocard a avalé François Mitterrand, ça vous ferait un choc, de quelque bord que vous soyez. Car la comestibilité de Mitterrand, ça se discute ; le cannibalisme de Rocard se discute aussi...

Donc c'est la méga-nouvelle : Amstrad rachète Sinclair (pour pousser la comparaison, c'est du genre Apple rachète IBM, impossible) ; car, comme je l'ai écrit plus haut, Sinclair étant numéro 1 en Angleterre, Amstrad a eu droit à TF1, Antenne 2, FR3, la Cinq, la Six, la Sept et la quatre qui s'appelle Canal + ; enfin, c'est pour vous donner une idée, car la nouvelle a eu droit à la une sur BBC1, BBC2, ITV1, ITV2, ITV3, Channel 4, autrement dit c'est comme si PPDA, Masure, Amar, Dupond et Durand avaient parlé de l'événement au journal de 20 heures (19 heures avec le décalage horaire).

Faut-il que j'insiste ? Vous avez entendu, vu que Bull (le constructeur franco-français) avait perdu six milliards de francs (les vôtres) en 1991. Ce sera vite oublié, mais cela a fait la une des journaux. (Ce sera vite oublié, car il faut que l'an prochain, vous, contribuable heureux, épongiez le futur déficit de Bull, donc, l'an prochain, le déficit devra dépasser 12 milliards pour que ça fasse la une !). Par comparaison, le rachat de Sinclair par Amstrad valait 10 sur l'échelle de Richter-Bull.

Stop.

Le lecteur a compris la comparaison entre Einstein et Sir Clive Sinclair.

Mais quel est le rapport entre Parmentier et Alan Sugar qui ne sera pas Sir ?

Il aime beaucoup les pommes de terre.

Je ne vois pas le rapport.

Alan Sugar a donc racheté Sinclair. Mais il n'a pas envie de vendre des Spectrum Sinclair. Avant d'avoir racheté Sinclair, il a fait étudier par Bob Watkins et ses ingénieurs un nouveau Spectrum avec de vraies touches et un lecteur de cassettes incorporé. Autrement dit, un Spectrum à la sauce CPC 464. Ou un CPC 464 à la sauce Spectrum.

Pourquoi donc, me demanderez-vous ?

Parce que le Sinclair Spectrum en Angleterre est la machine no 1 ; et qu'il y a tellement de logiciels pour le Spectrum que ce serait bête de ne pas y penser. Surtout si cela vous a coûté 5 millions de livres et un stock de pièces qu'il faut utiliser.

Le Spectrum ZX+2 est donc né. Il se vendra bien en Angleterre. Il se vendra bien en Espagne, marché où Sinclair est bien implanté ; il ne se vendra pas bien en France. D'après Alan Sugar, c'est parce que Jean Cordier et François Quentin l'ont torpillé. D'après Jean Cordier et François Quentin, c'est parce que le Spectrum, Sinclair ou Amstrad, était invendable en France. Alan Sugar le savait bien, mais il fallait bien qu'il essaye de nous le fourguer.

Sous la pression d'Alan Sugar, Marion Vannier en commandera 50 000 (dingue !) ; Jean Cordier et François Quentin réussiront à faire baisser la quantité à 30 000. Un an plus tard, Jean Cordier arrivera à persuader Alan Sugar de vendre les 20 000 Spectrum invendus à Conforama à prix coûtant. Si donc vous avez un Spectrum Amstrad, ce n'est vraiment pas ma faute. Si vous avez un Spectrum Sinclair, c'est encore moins ma faute.

Le seul problème, c'est que si vous avez un Spectrum Amstrad, il fonctionne encore. Alors qu'un Spectrum Sinclair, j'ai des doutes ; ce qui signifie que si vous aimez votre Sinclair Spectrum, qu'il tombe souvent en panne, que vous jouez souvent avec, alors, dénichez un Spectrum Amstrad, il tombera très peu en panne.

Note.

Appel.

Remarque.

Avertissement.

Vous avez acheté un Amstrad.

Il est en panne.

Ou il est tombé en panne.

Vous avez eu des problèmes pour le faire réparer ?

Plusieurs fois ?

Vous vomissez Amstrad ?

Je vous comprends !

Quoique.

Je comprends votre ire.

Mais je voudrais expliquer la situation des machines, alias micro-ordinateurs qui tombent en panne. Les éléments à prendre en compte sont les suivants :

  1. Le taux de panne étant proportionnel au nombre de machines vendues (la proportion étant à définir, voir en no 3), il y a plus d'Amstrad en panne que de Thomson en panne (ça a existé, Thomson, Gomez ?)
  2. Il y a plus de Thomson en panne que de Thomson en marche (note à l'attention de l'avocat de Thomson Consumer Electronics, TCE pour les Extimes, c'est satirique).
  3. Celui qui a un ordinateur en panne est cent fois plus casse-pieds que celui qui n'a pas un ordinateur en panne.
  4. Le principal responsable d'une panne d'ordinateur est l'utilisateur ; mais contrairement à une automobile, il peut prétendre que ce n'est pas de sa faute : quand vous froissez une aile, vous ne pouvez pas accuser Peugeot !
  5. Il y a beaucoup plus de plaintes, de pannes, de problèmes avec les ordinateurs Amstrad qu'avec les ordinateurs Alice de Matra : Matra a vendu 200 Alice, Amstrad a vendu 2 millions d'ordinateurs. Zut, je vais avoir un procès de la part de Matra, ils n'ont pas vendu 200 Alice, ils les ont donnés !

J'ai l'air de plaisanter sur les pannes des ordinateurs Amstrad. Il leur arrive de tomber en panne. Pas plus que les autres. Plutôt moins que les autres. Je dois avoir un bon fluide ; le fluide Amstrad. Le seul ordinateur qui m'ait fait vraiment défaut était un IBM PC ; comme Amstrad a acheté un seul IBM PC (pas deux, car un vrai IBM coûtait très cher à l'époque, près de 40 000 francs tout compris), si j'avais été journaliste, j'aurais pu dire « 100 % des IBM que j'ai achetés sont tombés en panne. » Je ne le dirai pas.

Mais je peux dire que le taux de panne d'un ordinateur est en rapport avec son utilisation. Et que l'ordinateur IBM PC acheté par Amstrad n'a pas chômé. Vu qu'il servait d'étalon comparateur, notre IBM a plus travaillé que l'IBM moyen. C'est la loi du hasard qui a fait que notre IBM est tombé en panne.

Autre élément, l'élément logiciel : souvent, on peut croire que la machine pose problème alors que c'est le logiciel qui est en faute. Quand un ordinateur tombe en panne, ou ne fonctionne pas comme l'utilisateur le voudrait, les raisons du problème peuvent être classées, dans l'ordre décroissant

  1. utilisateur
  2. logiciel
  3. périphérique (surtout imprimante)
  4. matériel

Mais l'utilisateur qui sait tout ou qui ne veut pas admettre qu'il est dans l'erreur va faire le classement suivant, si on l'interroge sur la source des pannes qu'il a rencontrées :

  1. matériel
  2. périphérique (et si le périphérique ne marche pas, c'est la faute du logiciel et du matériel)
  3. logiciel
  4. utilisateur, qui ne se trompe jamais, ou alors, quand il se trompe, c'est que la notice est mal faite.

Donc l'utilisateur est parfait.

Élucubrations printanières

C'est le printemps.

La nouvelle du rachat de Sinclair par Amstrad n'a pas le même retentissement en France qu'en Angleterre, loin de là. Une « Une » satirique dans Hebdogiciel, quelques articles dans la presse informatique et des entrefilets dans la presse économique. Pas de quoi fouetter un chat.

C'est le printemps.

Une nouveauté en France, la cohabitation ; le 20 mars 1986, Jacques Chirac a été nommé Premier ministre par François Mitterrand et ils se préparent tous deux à un duel à fleurets mouchetés, la fin de ce duel étant prévu pour le printemps 88.

C'est le printemps.

Il y a un Sicob du 14 au 19 avril à la Défense, interdit aux moins de 18 ans... Bof, ça permet à Amstrad de montrer plus de PCW 8256 et le nouveau PCW 8512 qui vient de sortir, autrement dit un PCW avec double lecteur de disquettes et 512 K de mémoire vive. Salon dans la tradition Amstrad, beaucoup de monde, plein d'intérêt pour les machines et la valse habituelle des revendeurs pour qui le passage sur le stand Amstrad est devenu une habitude ; ils viennent demander si les rumeurs de sortie du compatible sont fondées... (quel compatible ?) et réclamer plus de machines et de disquettes trois pouces. Le train-train, quoi. À part une alerte à la bombe dans le palais du CNIT, qui interrompra le salon pendant deux bonnes heures, le temps d'évacuer et de vérifier, ce salon se confond dans ma mémoire avec quantité d'autres salons.

Mais c'est le printemps.

Amstrad France a créé une cellule spéciale pour promouvoir la vente des PCW et préparer la venue du compatible. Au départ la cellule est composée de trois commerciaux venus de chez KIS (la société célèbre pour ses clefs minute, dont la diversification dans des photocopieurs couleurs ne donne pas les résultats espérés) ; comme ladite société KIS, du moins le département photocopieurs, a élu domicile dans le même immeuble qu'Amstrad, les trois nouveaux ne sont pas dépaysés.

Cette cellule commerciale est destinée à calmer les inquiétudes d'Alan SUGAR : « Si vous ne savez pas vendre le PCW comme nous le vendons en Angleterre, qui vous dit que vous allez savoir vendre le compatible ? »

Et c'est vrai qu'Amstrad s'est bien implanté dans la grande distribution et les boutiques micro-familiales. Même la Redoute vend des quantités non négligeables de PCW, c'est dire que le réseau de distribution absorbe de nouveaux produits sans problème.

Mais Amstrad a du mal à rentrer dans les boutiques de bureautique, ce qu'on appelait avant mécanographie : ventes de machines à écrire, de fournitures de bureau, photocopieurs et autres babioles. Alors qu'en Angleterre, le PCW est rentré dans ce circuit de distribution comme dans du beurre, en France, seules les boutiques qui ont déjà pris le virage informatique acceptent de distribuer le PCW. Il faut avouer que bon nombre de boutiques de mécanographie ont gardé un air vieillot et sont installées dans la routine de la fourniture aux entreprises : un ruban par-ci, une rame de papier par-là, trois trombones et une machine à écrire sur laquelle leur marge est de 40 %, voire 50 %. Alors quand nous leur parlons PCW (c'est quoi, ça, un ordinateur ou une machine à écrire ?) et de marges de 25 % au maximum, ce sont les hauts cris et l'air offensé.

On a beau savoir que ceux qui ne prendront pas le virage informatique à ce moment ont disparu aujourd'hui, on se pose des questions.

Et Amstrad France se pose des questions et essaye d'y répondre ; d'où l'amorce de la création d'un secteur professionnel et de luttes intestines où les revendeurs ont leur mot à dire : quels seront les critères pour décider qu'un revendeur est « professionnel » ou pas ?

Doit-on exiger un certain type de service ? Quelle infrastructure faut-il mettre en place pour que les Amstrad se vendent en entreprise, sachant que toute infrastructure génère bureaucratie et lourdeur, sans parler des coûts ? Faut-il se lancer dans la vente directe aux entreprises ? Ou alors faut-il épauler les revendeurs compétents dans leurs démarches vers les entreprises ? Et comment ?

Le printemps 86 voit le début d'un débat à l'intérieur d'Amstrad (en réalité, il a commencé en octobre 85, mais sa nature a changé à cause du succès exceptionnel du PCW en Angleterre) qui n'a pas cessé depuis lors et fait toujours rage aujourd'hui.

Autrement dit, comment faire cohabiter la vente d'ordinateurs familiaux, dont le caractère de produit grand public est sans contestation, avec la vente d'ordinateurs professionnels qui sont à la fois des produits grand public et des produits destinés aux entreprises ?

Et cette cohabitation va poser à Amstrad autant de problèmes qu'en pose la cohabitation de Chirac et de Mitterrand.

D'un côté la force tranquille d'un secteur grand-public, de l'autre l'agressivité d'un secteur professionnel qui pense que l'avenir est à lui, mais qui a besoin de prouver sa nécessité.

D'un côté la tranquille assurance d'un Jean Cordier dont l'expérience dans le domaine grand-public est inégalable et qui sait qu'un grand nombre de revendeurs qui ont commencé avec le CPC 464 suivront Amstrad dans un domaine plus professionnel pour la raison très simple que ce n'est pas le produit qui caractérise le professionnel, mais plutôt le revendeur et les services qu'il est capable d'offrir, de l'autre un secteur professionnel qui se cherche, qui connaît le potentiel du marché et des produits Amstrad et qui se demande comment vendre à des entreprises des machines que l'on peut aussi trouver chez Darty.

D'un côté la certitude d'avoir raison contre vents et marées, de l'autre la volonté de montrer qu'Amstrad peut s'implanter dans les entreprises par la qualité d'un réseau commercial.

D'un côté l'approche produit, de l'autre la vision d'une structure de vente.

Avec l'arbitrage de la direction d'Amstrad qui se persuade que de la compétition et du brassage des idées ne peuvent naître que des avantages : pile, je gagne et face, je ne perds pas. Malheur à la tranche !

Samedi 12 avril 1986

Visite de printemps d'Alan Sugar en France. Réunion à Sèvres, destinée à motiver les anciens et les nouveaux, et préparer le futur. Alan Sugar rentre bronzé d'une semaine en Floride. Il faut préparer l'avenir des machines Sinclair et définir la stratégie pour les PCW. Défense de parler des compatibles. De toute façon, le projet AIRO est secret et, même à l'intérieur d'Amstrad France, seules deux personnes sont au courant des détails du projet.

Et il y a suffisamment de problèmes à régler avec les produits actuels pour ne pas se soucier d'un hypothétique produit. Alan Sugar est en forme : on pourrait dire qu'il a bouffé du lion, en plus d'avoir avalé Sinclair. À peine une ébauche de compliment pour les ventes de CPC en France, il ne faudrait pas que les Français en attrapent la grosse tête.

— Comment, vous ne voulez que 50 000 Sinclair, alors que les Espagnols en prennent 100 000 et que nous en vendrons 200 000 sur la fin de l'année en Angleterre ?
— Si Sinclair avait la même image de marque en France qu'en Angleterre, ce serait jouable, mais l'importateur précédent nous a laissé une réputation détestable !
— Nous avons bâti le succès du CPC en France sur la notion du produit complet, comment faire passer une console de Spectrum, même avec la marque Amstrad, si nous la vendons sans écran ?
— Mais je vous ai fait un Spectrum avec une prise péritel d'origine !
— D'accord mais la communication va être difficile !
— Le Sinclair va être invendable en France !
— Si vous n'en voulez pas, je passerai par un distributeur indépendant d'Amstrad France. Vous aurez l'air fin si la machine a du succès !

Silence gêné.

Passons à la suite.

PCW, alias un pro pré-pc

— Maintenant que nous avons décidé de faire passer le prix de 6 990 francs TTC à 4 997 francs hors TVA, vous devriez pouvoir vendre plus de machines. D'autant plus que la sortie du PCW 8512 vous donne un atout supplémentaire.

Tour de table.

Comparaison du marché anglais et français.

Nous avons droit à une analyse brillante d'Alan Sugar, une explication de sa philosophie. Il sait aller à l'essentiel, ramener à des éléments simples une situation qui peut paraître compliquée, oublier les discussions oiseuses sur les parts de marché et les structures miracles. L'essentiel c'est le produit et le client, avec le déclic qui fait que le client achètera le produit. Bien sûr, il faut passer par l'intermédiaire obligé du revendeur, mais le revendeur n'est qu'un intermédiaire.

Donc il faut privilégier la communication directe vers le client, sans pour autant oublier le revendeur.

Nous revenons donc à la campagne publicitaire :

— D'après moi, une des raisons du succès de la machine en Angleterre réside dans le fait qu'elle est perçue d'abord comme la remplaçante moderne de la machine à écrire. Le côté ordinateur n'a pas été mis en avant dans nos messages pour ne pas effrayer les novices. Bien sûr, les gens se rendent compte inconsciemment que c'est un ordinateur, mais c'est le côté outil de travail qui les attire. Ils connaissent les machines à écrire et ils voient dans le PCW la machine à écrire moderne : ce qu'il faut, c'est gommer le côté informatique.

Il est donc décidé d'étudier pour la rentrée de Septembre une campagne reprenant le thème de la campagne anglaise : « Laissez tomber vos machines à écrire », en évitant les écueils de ce qui pourrait être perçu comme de la publicité comparative ou du dénigrement de la machine à écrire.

Tout le monde sort de la réunion gonflé ou regonflé à bloc. Le fait que la réunion ait lieu un samedi est exceptionnel, le week-end étant en général sacro-saint pour Alan Sugar en bon Anglais qu'il est. Mais il y avait urgence, le Sicob commençant le lundi 14 et la semaine précédente ayant été bien remplie par les conséquences du rachat de Sinclair.

Nous nous retrouvâmes dans le bistrot du coin, Alan Sugar, Marion Vannier, Jean Cordier et moi, pour nous restaurer autour de sandwiches bien français qu'Alan Sugar adorait, et pour discuter plus en détail le problème Sinclair en France. Alan Sugar voulait comprendre pourquoi nous n'étions pas très enthousiastes pour le produit, Jean et moi.

Notre argumentation se fondait sur six points :

  1. Après avoir bien établi le CPC 464 et 6128 en France en mettant en avant ses avantages par rapport à des machines comme le Sinclair Spectrum, il était difficile de changer la partition et de chanter les louanges du Spectrum.
  2. Le Spectrum Sinclair, même recarrossé à la sauce Amstrad, n'avait pas les qualités du CPC.
  3. L'accueil de la presse ne serait pas enthousiaste, à la limite ironique et défavorable.
  4. L'image de Sinclair en France était au plus bas vis-à-vis des revendeurs.
  5. Le fait que le Spectrum destiné à la France était en version Péritel faisait que si nous nous trompions dans les estimations de ventes, les machines ne pourraient être vendues sur un autre marché européen.
  6. Le prix prévu pour le Spectrum n'était pas intéressant par comparaison avec le CPC 464.

À cela Alan Sugar nous répondit :

— Tout d'abord, le nouveau Sinclair Spectrum 128zx+2 est un produit conçu par Amstrad, avec lecteur de K7 incorporé, une fiabilité garantie et un vrai clavier. De plus, la bibliothèque des logiciels est encore plus importante que celle des CPC. Enfin, il faut le considérer comme un complément de la gamme CPC, non comme un concurrent.

Alan Sugar sait être persuasif, mais il sait aussi écouter. Il cherche à comprendre les spécificités d'un marché, et que la psychologie du client potentiel est plus importante à connaître et à analyser que toutes les études de marché.

C'est dans de pareilles circonstances que le vrai Alan Sugar se dévoile : beaucoup d'humour, pas de formalisme et un sens du dialogue que les médias ont du mal à imaginer. Alan Sugar cache sa timidité derrière des réponses abruptes et un abord rébarbatif. Lorsqu'on arrive à aller au-delà de la façade qu'il a construite en vingt ans, lorsque la carapace de l'homme public disparaît, on est face à un être charmant, spirituel, et simple.

Quoique que la simplicité, elle, soit présente par-delà la façade. Alan Sugar, malgré et/ou à cause de son origine modeste, n'a jamais été un frimeur, n'a jamais eu la grosse tête ; les journalistes qui lui ont trouvé la grosse tête sont ceux qui lui ont posé des questions oiseuses ou voulu faire étalage de leurs connaissances en sa présence. Malgré son succès, il se refuse à paraître dans les événements mondains ou à satisfaire au rite des interviews. La seule manière que son agence de relations publiques ait trouvé pour lui faire accepter des interviews a été de lui montrer l'intérêt publicitaire immédiat de l'affaire :

« Voyons Alan, vous refusez un interview dans Paris Match ou l'Express ? Un article de quatre pages ! Alors que la page de publicité vous revient à plusieurs centaines de milliers de Francs ! » (Je traduis, car je devrai parler de Time ou de l'Observer, de livres sterling et de dollars !).

Il préfère une bonne bouffe en famille ou avec des amis au restaurant à un dîner chez la Reine ou à un déjeuner au 10, Downing Street (croisement anglais de l'Élysée et de Matignon).

Évidemment, il a quelques signes extérieurs de richesse, du genre Rolls-Royce, mais c'est commun pour un PDG anglais, ou du genre villa en Floride, qui se situe par un hasard ironique à Boca Raton, qui est le siège du centre de recherches IBM à l'origine de l'IBM PC.

Peu de gens connaissent la Fondation Alan Sugar, même parmi ses proches ; elle a distribué plusieurs dizaines de millions de Francs à des hôpitaux et des œuvres charitables en catimini : c'est son domaine personnel et il n'en parle jamais.

Conclusion.

Portez des bretelles.

Alan Sugar accepte de lancer la production de seulement 30 000 Spectrum. Marion signe les yeux fermés. Les deux autres se disent que ça fera 20 000 machines de moins à vendre, tout en sachant que cela sera la galère. Si t'es pagaie, t'as qu'à ramer. Et si t'es gai, ris donc. Nous rîmes donc.

Toujours le printemps (oui, ça dure environ trois mois).

Marion Vannier a engagé un collaborateur de premier plan. Il met un peu d'ordre dans l'administration d'Amstrad France, il est nommé directeur général et il est viré deux mois après. Toujours la roche tarpeienne.

C'est le printemps, mais il est plutôt frisquet et tarde à arriver ; pensez donc -7,9° à Château-Chinon (Mimitte a été obligé de ressortir ses mitaines) le 12 avril, et de la neige dans le midi toulousain à la mi-avril. D'ailleurs c'est le mois d'avril le plus hivernal depuis 1879, c'est vous dire.

En mars, Hebdogiciel se lance dans le commerce en créant un club où tout est moins cher, surtout les logiciels. Ils ont décidé de déclarer la guerre aux gros et gras grossistes qui « s'en mettent plein les fouilles ». Les membres du club Hebdogiciel, moyennant un droit de 150 francs, ont le droit d'acheter les logiciels à des prix cassés, la plupart 40 % moins chers qu'en boutique et même de 50 à 60 % sur certains titres : gros ramdam dans le Landernau du logiciel. Les grossistes et les boutiques s'insurgent contre une concurrence qu'ils estiment déloyale et font pression sur les éditeurs et les importateurs de logiciels pour qu'Hebdogiciel ne soit pas livré. Les revendeurs qui aiment bien quand Hebdogiciel tape sur les constructeurs pour fustiger leurs carences la trouvent un peu saumâtre : faut pas pousser, ils pourraient tuer la poule aux œufs d'or.

C'est donc la guéguerre.

Les éditeurs refusent de vendre à Hebdogiciel et les importateurs envoient des télécopies bien saignantes aux Anglais pour crier Haro sur le baudet.

Hebdogiciel qui s'est constitué un petit stock de guerre avant de lancer son opération attaque néanmoins en justice car « le refus de vente est un vilain défaut », les éditeurs contre-attaquent en justice sous prétexte qu'Hebdogiciel donne des informations pour pirater les logiciels ; bref, les avocats et les huissiers s'enrichissent et la justice va son train de sénateur : il est toujours urgent d'attendre.

Hebdogiciel réussit un coup : le PDG d'Atari devient membre du club. C'est le début de la lune de miel entre Atari et Hebdogiciel. L'Atari ST est tout beau, comme l'Amstrad l'a été en son temps, chacun son tour. Amstrad et Alan Sugar ont droit aux piques des journalistes d'Hebdogiciel qui se rattrapent d'avoir trop adoré Amstrad. D'autant plus qu'Hebdogiciel n'arrive pas à avoir des disquettes 3 pouces pour les vendre aux membres du club.

Évidemment ils font des gorges chaudes à propos du conteneur de CPC 6128 qui, mal arrimé, est tombé en mer d'Oman (les poissons ont dû en profiter) et n'arrange pas le problème de pénurie (pas d'inquiétude pour Alan Sugar, les cargaisons sont bien assurées).

Nous nous consolons en suivant dans l'Hebdo la saga de la guerre civile Commodore contre Commodore, le constructeur ayant créé une filiale et voulant éliminer l'importateur qui réclame 17 millions de dommages et intérêts. C'est quand même plus agréable quand ils tapent sur la concurrence.

Le piratage informatique commence à faire la une de la grande presse : deux gamins sont placés en garde à vue pour avoir pénétré dans le serveur télématique d'un producteur de café du nord de la France ! Ils auraient mieux fait de se lancer dans la politique et faire des fausses factures : ça au moins, c'est amnistiable... Mais ce n'est pas ce type de piratage qui inquiète les éditeurs et (un peu), les revendeurs de logiciels. Ce sont les pirates qui copient ignominieusement des logiciels géniaux en privant de ce fait les éditeurs de revenus, et empêchent les gros et gras grossistes de devenir encore plus gros.

À voir.

Les éditeurs ont toujours pensé que la copie illégale de logiciels leur faisaient beaucoup de tort et amputaient leurs revenus. Il faut d'abord dichotomer (couper la poire en deux) et envisager séparément le domaine ludique et le domaine professionnel. Il y a des similitudes, mais les solutions et les implications sont différentes.

Dans le domaine du jeu, les concepteurs et les éditeurs de logiciels vous avancent les arguments suivants :

— Au bout de deux à trois mois, un logiciel qui est facile à copier ne se vend plus.
— La plupart des jeunes copient les disquettes et les cassettes de leurs copains : il suffit de voir les attroupements autour des copieurs dans les salons micros... et c'est la partie sauvage du piratage. Il y en a qui organisent le piratage.
— Les logiciels piratés représentent X millions de francs perdus pour les maisons d'édition qui ne peuvent amortir leurs frais de production.
— Si les fabricants de consoles de jeux ont du succès c'est qu'ils ont adopté le système des cartouches quasiment incopiables (ou aussi incopiables que des billets de banque, donc pas à la portée du premier venu... quoique...), alors qu'on arrive presque toujours à déplomber une disquette et encore plus une cassette.

Déplomber, cela veut dire arriver à trouver le truc que l'éditeur de logiciel a inventé ou utilisé pour protéger ses disquettes contre la copie. Malheureusement les pirates finissent presque toujours par trouver le truc, en y passant le temps, car si la protection est trop astreignante, elle coûte un maximum et dégoûte les utilisateurs. Par exemple, il y eut des sociétés qui pour protéger la « propriété intellectuelle » que représentait leur logiciel utilisaient des « dongles », autrement dit de petits décodeurs qui se branchaient sur un des connecteurs de l'ordinateur : ces systèmes ont lamentablement échoué, soit sur le plan technique, soit parce que les logiciels qu'ils protégeaient ne valaient pas tripette ; on peut se demander d'ailleurs si le fait de vouloir rendre son logiciel incopiable ne dénote pas un caractère présomptueux.

Il est vrai que les arguments des éditeurs de logiciels ludiques contiennent une part de vérité. Mais elle me semble minime. Pourquoi ?

Prenons le copieur de logiciel (de jeu) et le pirate qui sait comment copier, qui a les connaissances et l'expérience « pour déplomber ».

La loi inscrite dans le Code civil (postérieurement à Napoléon, lui, il avait son ordinateur dans la tête), dit que l'on a le droit de faire des copies de sauvegarde pour son usage personnel.

Donc il y a de petits malins qui vendent des disquettes capables de copier et qui indiquent dans leur publicité « Toute copie à usage commercial est interdite, donc nous ne sommes pas coupables si vous copiez d'une manière illicite. »

Le copieur lambda (ou bêta) achète donc une disquette pour copier.

Le pirate achète des disquettes pour en copier (tout plein) et essaye de comprendre comment ça marche : ce qui l'intéresse ce n'est pas de copier, mais de prouver qu'il est malin, de se prouver qu'il est malin et de prouver à ses copains qu'il est malin. Le pirate de logiciels ludiques ne joue pas : il peut fanfaronner qu'il a déplombé tous les logiciels du marché, il peut donner à ses copains tous les logiciels qu'il a déplombés (souvent avec une disquette super-géniale qu'il a achetée en Angleterre ou en Allemagne), il a une bibliothèque de jeux fantastiques, mais il joue très peu. La plupart du temps, il a deux ou trois jeux favoris, les seuls avec lesquels il joue de temps en temps, mais, attention, ce sont des originaux : il ne faudrait pas qu'ils se plantent au mauvais moment.

Le pirate ludiciel est un bidouilleur, un bricoleur des temps modernes.

Mais comme son copain, le copieur occasionnel qui l'admire, il a un budget et un temps limités ! Et c'est encore là où l'argumentation des éditeurs de logiciels vole en éclats : tout est histoire d'argent et de succès. Les logiciels copiés ne sont pas des ventes manquées, ou si peu.

Les jeunes copient tous les jeux, pour les essayer. Sur les centaines de jeux disponibles, seule une dizaine dans chaque catégorie est valable et aurait un succès de nos jours, et une première raison de la copie est l'essai pour voir.

J'en veux pour preuve que les éditeurs de logiciels ont maintenant compris l'utilité du téléchargement par Minitel : le joueur essaye le jeu d'abord et va l'acheter ensuite.

Et surtout l'argument essentiel est budgétaire : le jeune utilisateur n'a pas les moyens de s'acheter des circuits de jeux, alors il copie mais il achète le gratin ; dans 95 % des cas les jeux qu'il a copiés, il n'aurait jamais pu les acheter.

Et si vous me trouvez un fanatique du ludique qui disperse son temps sur plus d'une demi-douzaine de jeux (j'aurai tendance à dire 2 ou 3), je vous donne ma bibliothèque de logiciels ludiques copiés.

Allons donc, messieurs les éditeurs de logiciels ludiques, soyez sérieux, la copie est la rançon du succès et le nombre de logiciels nuls, minables ou tout simplement copiés sur la concurrence que vous avez mis sur le marché devrait vous inciter à la modération.

Dans la copie d'un logiciel, le fait de contourner l'interdit est l'un des attraits essentiels. La CB a caïman disparu en France le jour où elle a été autorisée, et si elle fait un retour d'âge à présent, c'est pour une histoire de permis à points.

Surtout que les logiciels sont souvent trop chers ; et les logiciels bien présentés avec une idée originale, se vendent si bien que les éditeurs en sont tout étonnés. Loriciel par exemple, avait ajouté à son logiciel de simulation de course automobile un modèle réduit de Porsche Carrera Cup. Je ne sais pas si cela a remboursé leur investissement en sponsoring (c'est cher la course automobile), mais je sais que les copies de ce logiciel ont été pratiquement inexistantes. D'ailleurs, si vous avez ce modèle réduit, gardez-le, il vaudra plus que la valeur du logiciel dans quelques années.

Parlons de jeux. Les Anglais qui ont inventé entre autres le football, le rugby, le bridge, le golf (mais pas la belote... cocorico), utilisent le terme « addiction » quand ils parlent d'un jeu. Ce terme, intraduisible en un seul mot, indique la capacité d'un jeu à vous intéresser durablement, à vous « droguer » (un drogué en anglais est un addict, que ce soit le jeu, l'alcool ou la drogue). Et les seuls jeux qui durent dans l'informatique ludique sont les jeux qui vous accrochent comme des « addicts ». C'est pourquoi Pacman, Tetris, Echec, Grand Prix et autres ancêtres se retrouvent dans la conception de tous les jeux. Passés, Présents et Futurs. J'oublie les jeux d'aventure, je ne sais pas si Tolkien me pardonnera.

Autre argument : si l'évolution s'est faite vers les consoles de jeu à cartouche, c'est surtout par un souci de contrôle de revenus. Le succès de Nintendo est fondé sur une bibliothèque de jeux très réduite où le constructeur gardait la mainmise sur le logiciel.

Protéger le logiciel devenait un impératif dans la mesure où le bénéfice ne provenait pas de la vente de matériel mais des logiciels : le constructeur pouvait distiller les nouveautés, sans craindre les éditeurs prolixes : combien de logiciels Nintendo ont-ils été conçus par des éditeurs français ? Les meilleurs du monde suivant la presse hexagonale,

Mais vous voulez rire... Nintendo est japonais, ils sont protectionnistes (n'est-ce pas Jacques Calvet). Les jeux Nintendo sont d'origine anglo-saxonne... quelques européens de l'Est (russes, hongrois), pas de français...

Soyons honnêtes..., les éditeurs de jeux qui ont survécu en France ont privilégié la qualité par rapport à la quantité. Mais nous sommes en 1986, les éditeurs de l'époque publient tout, le meilleur et le pire.

Le printemps 86. Il arrive, il n'arrête pas de vouloir arriver. Les mois de mai et juin sont bizarres : un jour c'est froid, un jour c'est chaud, un jour c'est d'accord, un jour c'est pas d'accord, le temps est vraiment hasardeux.

C'est vrai, le printemps est une saison particulière. Normalement, elle dure trois mois, le plus souvent du 21 mars au 20 juin, mais, à mon humble avis, elle est beaucoup plus courte dans l'inconscient collectif. C'est une source d'étonnement pour moi. Les quatre saisons sont masculines : l'hiver, le printemps, l'été et l'automne, quoique, avec ses apostrophes ! aller savoir. Je pense que les gens associent le printemps avec la fin de mars et le mois d'avril. Mai pas question et juin n'est certainement pas associé au printemps. Serait-ce que l'on ne retient du printemps que le début ?

Par moments, par mamans, par maux et par vaux, je m'interroge : est-ce un livre consacré à l'informatique et aux micro-ordinateurs. Je doute, ergo sum.

Je remonte donc sur mes ergots pour vous narrer l'inénarrable du faux ordinateur Amstrad CPC 6512.

À ma droite Hebdogiciel qui veut se payer la tête d'Amstrad et d'Alan Sugar.

À ma gauche Amstrad qui n'arrive pas à fournir assez d'Amstrad CPC 6128 et de disquettes trois pouces.

Premier Round (Premier rond en français pour la commission de défense du français qui a oublié que Rabelais a inventé le français) :

Hebdogiciel attaque sur 6 colonnes à la une (Hebdogiciel a les moyens), 6 juin 1986 (c'est toujours le printemps) :

EXCLUSIF : UN NOUVEL AMSTRAD 512 KO ! On attendait Grouchy et ce fut Blucher : au lieu du PC tant attendu, Amstrad nous sort un 512 KO de ses placards. Et ça continue, encore et encore...

Nous sommes le 6 juin 1986.
(toujours le printemps, ça dure longtemps, un printemps).

Le 6 juin 1986, c'est un vendredi. Normal, Hebdologiciel qui est un hebdromadaire à deux bosses et un seul boss (Get it ? Ceccaldi), publie son journal le vendredi. Note : certains ont essayé d'avoir des typons le jeudi. Mais c'était des concurrents.

Branle-bas de combat chez Amstrad France. Je suis convoqué chez Marion Vannier :

— Qu'est ce que c'est que cette histoire ? Sugar ne m'en a pas parlé.
— Marion, c'est un OVNI.
— Couije ?
— C'est un Ordinateur Variable à Négation Incorporé ! ; Un OVNI.
— Je ne comprends pas !
— C'est un ectoplasme.
— Je ne comprends pas plus.
— Cet ordinateur n'existe pas.
— Vous êtes sûr ? Je vais appeler Sugar.
— Marion, ne soyez pas ridicule !

Marion Vannier, PDG d'Amstrad France, téléphona à Alan Sugar pour se faire confirmer la non-existence du produit en question. La confiance règne, suprême.

D'autant plus que les détails techniques mis en avant par Hebdogiciel étaient du genre à faire saliver tous les revendeurs : Tu parles, Charles un CPC 6128 avec un lecteur de disquettes 5 1/4, (mais oui, mon ami, il n'y a pas de pénurie en 5 1/4) avec 512 K de mémoire (pour quoi faire), cela avait de quoi faire plaisir à n'importe quel revendeur.

L'article d'Hebdogiciel commençait par la phrase :

On ne voit pas très bien quel est le but de cette machine (1). Elle ressemble beaucoup à un 6128 mêlé d'une touche de Macintosh et d'un doigt d'Atari ST...

Un doigt... mon œil... !

L'astuce, le doigt si vous voulez, c'était le petit (1) entre parenthèses. Car le (1) renvoyait à une phrase qui, selon Hebdogiciel, aurait dû se trouver dans la même page, mais, qui, par la Fote horrible d'un typographe (plus nul que Georgina Dufoix avec Édouard Habaladur) se retrouva en page 23, bien encadré et qui se lisait :

(1) Qui n'existe pas d'ailleurs : c'est un gag.

Hebdogiciel ayant assuré ses arrières (on le comprend) avait donc inventé une machine qui n'existait pas. Triple bénéfice !

Car il est dur de pondre un hebdromadaire, surtout humoristique, quand on parle de micro-informatique : vous imaginez, aujourd'hui, les titres auxquels nous pourrions avoir droit, semaine après semaine :

Bull coince et perd 5 Milliards de Francs...

IBM perd sa culotte et 3 Milliards de dollars...

Siemens-Nixdorf perd trois Milliards de marks...

Compaq en chute libre vire son président fondateur.

Bull convole avec IBM.

Pas vraiment la joie, plutôt la sinistrose. Il faudrait se décarcasser pour amuser la galerie avec des nouvelles pareilles.

Aussi Hebdogiciel s'amuse avec son canular, et fait la une plusieurs fois avec sa non-nouvelle, plus fort que Poivre d'Arvor.

Première Une sur six colonnes le six juin 1986 :

EXCLUSIF : UN NOUVEL AMSTRAD 512 Ko !

Rebelote le vendredi 13 juin, toujours sur 6 colonnes :

CECI N'EST PAS UN AMSTRAD !

... où il est expliqué comment on fabrique un vrai-faux ordinateur avec du carton, de la colle et un peu de peinture, photos à l'appui.

Un mois plus tard, le 18 juillet, les gros titres annoncent les procès intentés à Hebdogiciel avec cette exclamation :

ON VEUT NOUS FAIRE FERMER NOS GUEULES !

Dessin humoristique avec Sugar en Mickey et article qui raconte la saga des relations entre Hebdogiciel et Amstrad.

Car la direction d'Amstrad France a pris la mouche et fait appel à la corporation des avocats plaideurs. Elle ne demande pas moins de 100 millions de francs de dommages et intérêts pour atteinte aux ventes du CPC... Hebdogiciel en appelle à la liberté de la presse et au droit imprescriptible de la presse satirique.

Il faut dire qu'ils n'en sont pas à leur premier procès, que certains constructeurs ont voulu faire saisir le journal : jusqu'à présent ils ont toujours eu gain de cause, même si les attendus de certains jugements ne leur étaient pas toujours favorables.

Mais, pour le moment, c'est tout bon pour Hebdogiciel : trois numéros rédigés à peu de frais, beaucoup de bruit pour rien qui font monter le tirage et mettent les rieurs de leur côté.

Justement les rires sont un peu jaunes en ces temps : le 27 juin, l'édito est consacré à un putain de camion dans lequel un certain Michel Colucci est allé s'encastrer avec sa belle moto toute neuve, le 19 juin, près de Grasse.

Et il est vrai que le style d'Hebdogiciel devait beaucoup à la verve, la gouaille, l'iconoclastie et la verdeur du discours de Coluche.

21 juin 1986

C'est l'été, le printemps fertile en gestations de toutes sortes ayant passé la main. L'été est pluvieux en Angleterre, mais la préparation du Big Bang importe plus que les conditions météorologiques. Mais de quel big bang s'agit-il ? Scientifique comme celui de Hawkins ? Politique et ectoplasmique comme celui de Rocard ? Supersonique ? Informatique ? C'est ce que nous allons voir sans plus tarder.

★ EDITEUR: QWERTY
★ ANNÉE: 1993
★ LANGAGE:
★ LiCENCE: COMMERCIALE
★ AUTEUR: François QUENTIN

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L'Amstrad CPC est une machine 8 bits à base d'un Z80 à 4MHz. Le premier de la gamme fut le CPC 464 en 1984, équipé d'un lecteur de cassettes intégré il se plaçait en concurrent  du Commodore C64 beaucoup plus compliqué à utiliser et plus cher. Ce fut un réel succès et sorti cette même années le CPC 664 équipé d'un lecteur de disquettes trois pouces intégré. Sa vie fut de courte durée puisqu'en 1985 il fut remplacé par le CPC 6128 qui était plus compact, plus soigné et surtout qui avait 128Ko de RAM au lieu de 64Ko.