PEOPLES ★ CES ORDINATEURS SONT DANGEREUX: CHAPITRE IV ★

Ces Ordinateurs Sont Dangereux: L'aventure Amstrad - Chapitre 04

1985
où il est prouvé que plus le titre est long plus le chapitre est court

Sèvres, lundi 21 janvier 1985

Nouvelles sur Europe 1 : Ron Ron a mangé sa deuxième boîte de Canigou, pardon Ronald Reagan se succède à lui-même pour un deuxième mandat au Capitole à Washington… Le dollar frise les 10 francs et atteindra 10,54 francs le 26 février.

Cette année-là, à la grande surprise des experts, c'est Patrick Zaniroli sur Mitsubishi qui gagne le Paris-Dakar alors que tout le monde attendait Jacky Ickx et Claude Brasseur sur Porsche.

La Nouvelle-Calédonie est en effervescence, Eloi Machoro ayant été abattu le 12 janvier.

Sur le front de la micro-informatique, un ordinateur Compaq Deskpro avec 256 Ko de RAM et 2 lecteurs de disquettes 360 Ko coûte la bagatelle de 28 750 francs HT, un Apple IIe sans écran coûte 8 395 francs… Digital Equipment décide d'arrêter son Rainbow (Arc en Ciel), un presque compatible IBM PC, car il en aurait près de 100 000 dans ses placards ; il faut dire qu'ils ont choisi un bon moyen de ne pas être vraiment compatibles : on ne pouvait pas formater des disquettes vierges, il fallait acheter des disquettes formatées spéciales chez DEC, lesquelles n'étaient pas données…

Dans la micro-informatique familiale, c'est l'heure des comptes et des déchirements, l'arrivée du CPC 464 ayant bouleversé bien des données. Oric est déjà moribond, les problèmes financiers de la maison mère en Angleterre s'ajoutant aux problèmes de fiabilité de la machine. Les deux micro-ordinateurs français Hector et Excelvision ont pris de plein fouet l'ouragan Amstrad. Ces machines, conçues exclusivement pour le marché français, avaient été conçues avant l'arrivée d'Amstrad, pour un marché français en expansion, avec des prix élevés ; elles représentaient une concurrence valable pour les autres machines et auraient pu se créer une niche intéressante entre Commodore et Thomson.

L'arrivée d'Amstrad a changé les données. La concurrence a bien été obligée d'ajuster ses prix, et la pénurie d'Amstrad a permis de limiter les dégâts pour les matériels déjà connus et établis. Pour Hector et surtout Excelvision, c'était le mauvais moment pour s'implanter sur le marché. Enfin, ce n'aurait pas été un mauvais moment si Amstrad n'était pas arrivé…

Car si la pénurie d'Amstrad CPC 464 permet à Thomson et Commodore, et dans une moindre mesure à Sinclair d'avoir des ventes correctes pour les fêtes de fin d'année, on n'en assiste pas moins à un phénomène jamais vu : les gens attendent leur Amstrad plutôt que d'acheter autre chose. Les revendeurs ont beau indiquer que toutes les machines sont réservées jusqu'en mars, les gens patientent et alimentent la demande.
La pénurie !

C'est difficile à imaginer, mais à part les mois d'août et juillet, il faudra attendre janvier 1989 pour qu'Amstrad France ait des stocks significatifs de CPC (464 ou 6128) pendant plus d'un mois.

Bon, c'est évident, au lancement de la machine, il faut attendre avant de pouvoir satisfaire la demande ; mais de là à penser que pendant quatre ans, nous allons toujours sous-estimer le marché… Il y a un monde. Pourtant, l'explication est relativement simple : en 85 et 86, il faut évaluer la taille réelle du marché, et nous ne voulons pas nous retrouver avec des stocks importants après la période de fin d'année ; après septembre 86 et le lancement du PC 1512, nous nous demanderons si l'engouement pour les compatibles ne va porter un préjudice au CPC. Et il ne faut pas oublier un élément important, qui est valable quels que soient les produits, la planification de la production : les machines vendues au mois de décembre doivent être commandées au plus tard fin juillet, vu les délais d'approvisionnement, de production et d'acheminement ; d'autre part, une usine de production produit régulièrement, autant au mois de juin qu'au mois de novembre ou presque, alors que nous vendions trois ou quatre fois plus de CPC en novembre qu'en juin.

En principe donc c'est en mai-juin que nous prévoyions les commandes pour la fin de l'année et il faut toujours faire un pari sur le niveau des ventes. Et c'est peut-être une des raisons de la survie d'Amstrad face à d'autres concurrents comme Sinclair ou Thomson d'avoir su raison garder et n'avoir pas pris nos désirs pour des réalités ; la faillite de Sinclair est due pour une grande part à la surestimation des ventes de la fin de l'année 1985… Mais nous sommes en janvier 85, ne sommes-nous pas ? Donc c'est dur pour certains constructeurs de micro-informatique, très dur pour certains.

Même IBM souffre.

Non, pas ça !

Pas IBM !

Mais si, mais si.

Oui, IBM a décidé d'arrêter son IBM PC Junior, pour cause de flop et déclare forfait. Pourtant lorsqu'il a été annoncé en novembre 1983, beaucoup d'experts lui avaient prédit un avenir prometteur : non pas à cause de la qualité et des caractéristiques de la machine, car elle est plutôt décevante à ces égards, mais parce que le poids d'IBM sur le marché allait imposer cette machine. C'était oublier que pour attaquer un marché neuf, il fallait un bon produit : l'IBM PC Junior, avec son clavier en caoutchouc, son manque de lecteur de disquettes en standard, son prix trop élevé, est mal placé. Après avoir vendu aux États-Unis 260 000 machines en 1984, à des prix cassés sur la fin de l'année, IBM a décidé de jeter l'éponge et d'abandonner le marché familial/domestique.

Comme quoi, on peut être le no 1 de l'informatique, avoir établi un standard de facto avec le PC et se planter comme un jeune avec le PC Junior.

Cela permet d'argumenter avec mes amis journalistes favorables au pseudo-standard MSX : « Si IBM n'a pas réussi à imposer son PC Junior, peut-être que le standard MSX ne sera pas aussi standard que vous le voulez !… »

Cela me renforce dans mon idée que le succès, c'est à la fois très simple : le bon produit, au bon moment, au bon endroit, au bon prix et très compliqué dans la définition de ce qu'est le bon produit. Le CPC 464 ? Oui, mais je suis partial.

Donc IBM a quitté la scène de la micro-informatique familiale et/ou domestique et/ou personnelle. Peut-être retrouverons-nous cette société un peu plus loin dans cette histoire (on parie ?).

Et nous sommes toujours en janvier 85. Est-ce le froid de l'hiver ?

Mais je sens que ça patine… Patinons donc un peu plus vite SVP.

J'ai une assistante, Hélène, qui vient m'aider dans nos travaux d'Hercule. Demeurant à Sèvres, la crèche de son petit garçon est dans le même immeuble qu'Amstrad. Elle va vite devenir un des piliers d'Amstrad, toujours discrète, toujours présente, indispensable.

Exquises expositions exténuantes

Et justement, nous devons organiser une série de salons où Amstrad va pouvoir se montrer et montrer ses CPC 464. Et des salons, il y en a. Des tonnes.

D'abord Micro-Expo, fin février au Palais des Congrès, Porte Maillot. Puis le salon de la hi-fi et de la Vidéo, en avril, au CNIT à la Défense. Et puis le salon Spécial Sicob, en mai, encore à la Défense. Les salons, micro-informatique et autres nous ont permis de mesurer le succès d'Amstrad et des produits que nous avons lancés au cours des ans. Les salons, c'est à la fois génial et galère.

Génial parce que vous rencontrez les utilisateurs, les revendeurs, les journalistes ; un concentré de votre vie de travail, des contacts permanents, des discussions homériques, un changement par rapport à la routine, même si la routine n'est pas routinière chez Amstrad.

Galère parce que ce sont des horaires déments, une perturbation du train-train quotidien, une préparation longue et toujours différente, des tonnes de documentation, et une pression constante ; d'un autre côté, il vaut mieux vivre cela que le désert de certains stands que j'ai côtoyés au cours des ans : leur envie à la vue de la foule qui se pressait sur le stand Amstrad rendait l'exercice plus facile.

Marcellin m'a narré des salons où Amstrad était présent avant l'arrivée des micro-ordinateurs : quand ils avaient vu une vingtaine de pékins dans la journée, ils étaient contents ; il a vite compris que la micro-informatique Amstrad c'était différent : l'assaut du stand Amstrad était de rigueur, les gens se battaient pour voir les machines, et il fallait s'éloigner de notre stand pour pouvoir souffler. Les salons étaient des lieux de rencontre, les clients qui avaient eu la chance de pouvoir acheter un Amstrad expliquant à ceux qui attendaient le leur combien la machine était merveilleuse et comment elle faisait ceci ou cela : à la limite, nous n'avions pas besoin de faire l'article ; les clients existants s'en chargeaient et il n'y a pas de meilleur argument de vente que le bouche-à-oreille.

Donc salon Micro-Expo. Organisé par Sybex au Palais des Congrès, il cherche à tailler des croupières au SICOB, pour qui la micro-informatique est le parent pauvre de l'informatique. Par exemple, au Sicob de septembre 84, la micro-informatique a été reléguée dans un bâtiment provisoire à l'extérieur du CNIT. Et en 1985, beaucoup d'informaticiens ne veulent pas toucher la micro-informatique avec des pincettes. Ils ne pensent que gros-systèmes et informatique centralisée et voient d'un mauvais œil ces micro-ordinateurs que n'importe qui peut acheter.

Aussi Micro-Expo en profite. Puisque le Sicob snobe la micro-informatique, déroulons le tapis rouge pour ceux qui n'aiment pas être snobés, ou plutôt qui veulent un salon vraiment micro. Donc Micro-Expo marche bien si bien que le Sicob va mettre le paquet pour le Spécial Sicob de mai 85. En attendant, nous préparons Micro-Expo, un stand Amstrad aux couleurs bleu-roi et jaune d'or, comme les couleurs sur l'écran d'un CPC quand on l'allume. Pas très grand encore, quelques 60 mètres carrés, mais nous pouvons y mettre une douzaine de machines, un salon pour recevoir les revendeurs et une tour avec douze écrans qui montrent en permanence des logiciels qui tournent en boucle : il fait très chaud dans la tour, je l'ai constaté quand il a fallu réamorcer les programmes lorsque des farfelus coupent l'alimentation « pour voir ».

M'enfin !

Après trois jours de salon, j'ai l'impression que les 40 000 visiteurs de Micro-Expo sont tous passés sur notre stand, et ce sera la même impression dans les autres salons que nous allons faire et Dieu sait s'il y en a eu. Des Micro-Expo, des salons de la hi-fi, des Sicob, des Spécial Sicob et puis plus tard, des Amstrad Expo, des PC Forum, des Infopro, des Micro-Machins, sans oublier les quelques salons auxquels j'ai participé en Angleterre.

À certains moments, on avait l'impression de vivre dans des salons, surtout de février à avril. C'était toujours enthousiasmant, mais aussi légèrement fatigant (sens-je l'euphémisme ou l'understatement).

Je me souviens maintenant, la frustration au Palais des Congrès venait des ascenseurs. Pour amener le matériel et l'enlever, il fallait décharger et charger au sous-sol ce matériel puis le monter à Micro-Expo par des ascenseurs lents et trop peu nombreux. Et les encombrements au sous-sol ! Celui qui a conçu le Palais des Congrès ne devait pas savoir ce qu'était un micro et la CAO (Conception Assistée par Ordinateur).

Et lorsque le salon Micro-Expo est fini, il faut penser au Salon de la hi-fi et de la Vidéo. Mars 85 au CNIT, à la Défense. Comme Amstrad n'est pas encore une grande marque, nous avons droit à un emplacement dans les caves. Enfin, pas tout à fait. Mais disons que ce n'est pas à l'étage noble, c'est au niveau le plus bas. Un joli stand en triangle, encore en bleu et jaune, avec des superstructures en hauteur (c'est haut le CNIT), avec les chaînes hi-fi Amstrad, mais surtout avec le CPC 464 qui prend les 3/4 du stand. D'habitude, au salon de la hi-fi et de la Vidéo, il n'y a pas de micro-informatique. Mais Amstrad vend des chaînes Audio, pas mal de chaînes audio. Et il n'est pas interdit de montrer des micro-ordinateurs au salon de la hi-fi. Donc nous montrons nos micro-ordinateurs.

Enfin, notre micro-ordinateur, le seul, l'unique, le vrai, le CPC 464. Et le stand Amstrad va avoir pendant toute la durée du Salon de la hi-fi une activité ininterrompue : le stand ne désemplira pas, preuve que le bouche-à-oreille est la meilleure publicité qui existe. Les gens ne viennent pas au salon de la hi-fi pour voir un micro, mais en mars 85, l'Amstrad CPC 464 c'est ça : un pôle d'attraction, d'autant plus que ce salon draine près de 150 000 visiteurs et que ceux qui sont intéressés par la hi-fi commencent à remarquer les atouts de la micro-informatique. Mais cette attraction en étonnera plus d'un, à commencer par un nouveau personnage, haut en couleurs, qui vient de rentrer chez Amstrad France, le nouveau directeur des ventes, Jean Cordier.

Jean Cordier vient de la hi-fi. La vraie, la pure, la dure ; il s'y connaît et il se souvient de l'époque des appareils à lampes, il en a bricolé lui-même. Pour lui, la hi-fi Amstrad, c'est tout juste de l'audio. C'est un fanatique du son, un musicologue averti, un technicien du décibel. Il travaille dans le milieu de la hi-fi depuis qu'il a quitté l'école. Il a beaucoup bourlingué dans ce milieu, et il a montré qu'il savait vendre. Il a été il y a peu, directeur général de Marantz France, une société qui fait dans le haut de gamme hi-fi, le très haut de gamme. Après une réorganisation suite au rachat de Marantz par une société japonaise, il s'est trouvé libre. Marion qui le connaissait a réussi à le persuader qu'il y avait un avenir dans la micro-informatique. Jean Cordier est donc rentré chez Amstrad, juste avant le salon de la hi-fi.

Jean Cordier est un vendeur. Il sait vendre le proverbial Frigidaire à un Esquimau. Alors imaginez ce qu'il va pouvoir faire avec l'Amstrad CPC 464. Il est rentré chez Amstrad parce qu'il aime bien Marion et qu'il faut bien vivre. Amstrad n'est pas exactement ce qui représente la crème de la haute-fidélité, mais peut-être que la micro-informatique…

Jean Cordier sait sentir un marché, sait évaluer un produit. Et s'il est rentré par hasard chez Amstrad, le salon de la hi-fi au CNIT va le convaincre qu'il a fait le bon choix.

L'affluence sur le stand Amstrad, l'intérêt de tous pour le CPC 464, les discussions auxquelles il assiste, la passion qu'il sent chez tous les visiteurs lui rappellent l'âge d'or de la hi-fi, l'époque où les gens se passionnaient pour leurs woofers et leurs tweeters et le rapport signal/bruit (je ne vous expliquerai pas, je ne sais pas trop ce que ça veut dire… après tout, ce n'est pas de l'informatique). Et il est convaincu. L'Amstrad CPC 464 a un avenir. La micro-informatique a un marché. Et il marche. Il court. Il va donner au côté commercial d'Amstrad une impulsion considérable.

Jean Cordier est un extraverti. Il aime la bonne chère, la bonne musique et les bonnes discussions. Il sait parler haut et fort, il sait convaincre et surtout, il sait sentir un marché, quel qu'il soit. Et son expérience dans le métier de la hi-fi sera un atout essentiel : la plupart des acteurs du marché de la hi-fi sont des acteurs potentiels de la micro-informatique, d'autant plus si elle est grand public ; et l'atout d'Amstrad, l'objectif d'Amstrad, c'est de mettre la micro-informatique sur un marché grand-public, de la sortir de son ghetto de hobbyiste ou d'initié.

Et avec les revendeurs, Jean Cordier ne mâche pas ses mots ; il n'aime pas se laisser marcher sur les pieds, même s'il sait être charmeur quand il le faut.

Mais que d'engueulades homériques ! Les revendeurs qui n'ont pas assez de machines, les revendeurs qui cassent les prix, les revendeurs qui se plaignent que les autres revendeurs cassent les prix, les revendeurs qui se plaignent du marché parallèle, les revendeurs qui supplient, les revendeurs qui menacent, les revendeurs qui font faillite, que d'occasions de joutes oratoires où Jean Cordier avait presque toujours le dernier mot.

Parenthèses parallèles

Par exemple, parlons des marchés parallèles, car je sens que vous aimeriez en savoir un peu plus à ce sujet : à l'époque (je parle de la préhistoire 1984 ou 1985, quoique pour Amstrad 1986 sera la dernière année où le problème aura une importance), les distributeurs de produits étrangers (Commodore, Sinclair, Oric, par exemple) vendaient leurs micro 30 à 40 % plus chers que dans le pays d'origine, because disaient-ils, la documentation, les frais, etc, etc…

Donc certains revendeurs astucieux court-circuitaient les distributeurs et achetaient en direct en Angleterre et en Allemagne et vendaient moins cher que le prix souhaité par les distributeurs. D'où tension dans le réseau des revendeurs, acrimonie à l'égard du distributeur, prix cassés, poursuites judiciaires plus ou moins fondées, vous voyez le genre.

L'avantage d'Amstrad France était double : d'une part Amstrad était une filiale d'Amstrad Angleterre, et d'autre part la différence avec le prix anglais était inférieure à 10 %. Et il était en outre aussi difficile de trouver des CPC 464 en Angleterre qu'en France. Donc nous n'avions pratiquement pas de marché parallèle. Et quand un client nous réclamait le livre en Français, nous le lui vendions en échange d'une copie de la facture pour savoir quel revendeur avait réussi à trouver des machines en Angleterre.

Mais pour des gens comme Oric ou Commodore, le marché parallèle présentait des problèmes beaucoup plus sérieux, vu le nombre de machines importées en parallèle.

Et je connais un de nos revendeurs qui a fait le voyage en Corée pour essayer d'avoir des CPC 464 là-bas, et est revenu bredouille car la totalité de la production était à ce moment-là destinée à Amstrad France.

Il s'était présenté comme importateur exclusif pour la République des Seychelles… que n'aurait-on pas fait pour des CPC 464 ?

Le salon de la hi-fi est terminé. C'est l'heure des braves. Il a fallu tout remballer le matériel : heureusement, le CNIT est plus accessible que le Palais des Congrès.

Avec Jean Cordier, nous fêtons la fin des festivités dans le bar du stand Pioneer (Jean connaît tout le monde dans la Hi-Fi). À tout le monde, il raconte l'invraissssemblable affluence sur le stand Amstrad, l'avenir radieux de la micro-informatique familiale et le carton qu'il va faire, les milliers de machines qu'il va vendre à la FNAC, à Darty et aux autres. Il est enthousiaste ; il est même presque devenu expert au jeu « Sorcery », le no 1 du hit-parade du moment ; il ne connaît rien à la micro-informatique, mais il apprend vite.

Amstrad venait de gagner un atout supplémentaire.

Retour à Sèvres.

Il faut préparer la sortie du CPC 664. Le 664 est un 464 à disquette ; ou plutôt un 464 avec un lecteur de disquettes à la place du lecteur de cassettes. En avril 85, il n'y a pas beaucoup de micro domestiques équipés d'un lecteur de disquettes. Comme le 464, les micros familiaux peuvent avoir un lecteur de disquettes en option. Mais pour avoir un lecteur de disquettes d'origine, il faut s'orienter vers les micro professionnels.

Sir Clive Sinclair a essayé d'innover pour son ordinateur QL : il a inventé des microdrives, des espèces de lecteurs de cassette sans fin, plus rapides que des vrais lecteurs de cassette, mais ce n'est pas la gloire, la fiabilité n'est pas évidente, la capacité est réduite, la production ne suit pas.

Non, l'avenir est au lecteur de disquettes. Pour le CPC 664, ce sera un lecteur au format 3 pouces, comme pour le lecteur externe du CPC 464. La machine, du moins la console, est plus épaisse que celle du 464 et l'alimentation du lecteur de disquettes est assurée par un câble qui transporte le 12 volts de la console au moniteur, donc il n'y a toujours qu'un seul câble à brancher sur le secteur. On a rajouté une prise pour brancher un lecteur de cassettes pour ceux qui veulent transférer un programme cassette sur disquette. Certaines couleurs de touches changent : les vertes et les rouges disparaissent, les bleues apparaissent.

Le BASIC est légèrement amélioré, avec une commande FILL pour remplir une forme avec des couleurs, et surtout des commandes de détection d'erreur, nécessaires pour l'utilisation des disquettes.

Bref, une bien belle machine comme on aimerait en voir plus souvent ; enfin, aussi belle qu'un CPC 464 avec un lecteur de disquettes, car, il faut le reconnaître, c'est un 464 à disquettes. Ni plus, ni moins. Mais en ce printemps 85, c'est beaucoup. Les prix sont de 4 490 francs TTC pour le modèle en couleurs. Aujourd'hui, cela peut paraître un peu cher, mais le CPC 664 n'avait pas de concurrent : il n'y avait aucun micro-familial avec lecteur de disquettes intégré… pas un seul sur le marché français ou européen ou même mondial ! Étonnant, non ! Incroyable, oui !

Non, au printemps 85, huit ans après le démarrage de la micro, où que vous regardiez, il n'y a pas de micro-ordinateur familial avec un lecteur de disquettes : Commodore, Thomson, Atari, Apple proposent des lecteurs de disquettes additionnels, mais aucun n'a encore fait une machine avec le lecteur intégré. Et le Macintosh ? Oui, mais à plus de 25 000 francs, on ne peut pas le cataloguer comme un micro-familial, pas plus que les compatibles PC de l'époque. Et l'Atari ST ? Il n'est pas encore sorti, et il coûtera 9 950 francs en version monochrome vers la fin 85.

Donc le CPC 664 est un gagnant. Pas sur la distance, mais il va gagner le tiercé de l'été 85. Mais pourquoi donc les initiés sentent-ils une réticence de ma part ? Parce qu'ils connaissent la suite de l'histoire. Et qu'ils savent que le CPC 6128 va venir bientôt.

C'est bien là le big problème. Car nous le savons, autant à Sèvres qu'à Marseille. Et nous savons que le CPC 664 va être remplacé par le CPC 6128, avant même d'avoir lancé le 664. C'est dur le business. La communication est donc difficile, car il faut tempérer l'enthousiasme des médias, des revendeurs, des clients ; donc, le message à faire passer est simple : le 664 est une machine fantastique, mais il va y avoir pénurie, donc soyez patients.

Nous lançons donc le CPC 664.

À l'eau.

Ou presque.

Car l'annonce se fait sur une péniche du bord de Seine, au cours d'un petit déjeuner (on disait brunch à l'époque, ça faisait branché) où la presse et quelques revendeurs sont invités.

La presse micro-informatique a fini par prendre en compte le phénomène Amstrad. Parce que le courrier de lecteurs et les coups de téléphone qu'ils reçoivent leur ont fait sentir la vague de fond. Parce que la concurrence leur a fait sentir qu'Amstrad, bien qu'inconnu six mois plus tôt, leur posait des problèmes. Et puis, Amstrad commence à devenir important comme annonceur. Je sais, je sais, la presse est indépendante, complètement indépendante, objective, honnête ; et la rédaction d'un journal n'est jamais influencée par le département publicité ! Croix de bois, croix de fer… il n'empêche qu'il est difficile à un journal spécialisé de descendre en flammes un produit d'une société qui contribue en espèces sonnantes et trébuchantes aux finances dudit journal.

Mais indépendamment de toute indépendance, il vaut mieux pour un constructeur être riche et beau que laid et pauvre. Or Amstrad n'arrête pas de s'enrichir. Et le CPC 464 est beau. Le 664 est encore plus beau. Donc tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les revendeurs présents ne tarissent pas de louanges sur Amstrad, à l'exception d'une réserve : Amstrad ne leur fournit pas assez de machines.

Les journalistes présents apprécient le brunch ; ils sont venus pour essayer de comprendre ce qui a fait le succès d'Amstrad et pour savoir si Amstrad va durer : ils ont vu tellement de sociétés promises à un avenir radieux se planter lamentablement, qu'ils sont prudents. Une chose les étonne : Amstrad ne gonfle pas ses chiffres de ventes, réels ou prévisionnels. Quand une société comme Oric prétend avoir vendu 300 000 machines en France et annonce 500 000 comme objectif pour l'année en cours, ils rigolent et divisent par 5 ou par 10 suivant les cas. Quand Amstrad leur annonce 60 000 machines vendues en huit mois et une prévision de 120 000 machines pour l'année 85, ils ont tendance à nous croire, vu les recoupements qu'ils peuvent faire au niveau des revendeurs, et le langage que nous leur tenons : c'est facile à savoir, prenez notre chiffre d'affaires pour l'année et divisez par le prix moyen d'une machine, vous aurez une bonne estimation de la vraie quantité vendue. Élémentaire, mon cher Watson.

Ce n'était pourtant pas évident à l'époque. Les micro-ordinateurs ne faisaient pas encore partie des produits grand-public analysés par les sociétés de conseil en marketing comme Nielsen ou GFK, des sociétés qui sont capables de vous dire que la crème Nivéa a augmenté sa pénétration de 5 % en février dans les grandes surfaces du département du Gers. Personne ne savait ni la taille du marché, ni le poids relatif des différents secteurs de distribution de la micro-informatique.

Lorsque Thomson disait que le TO7 avait atteint 50 % du marché, il fallait prendre ce chiffre avec des pincettes : 50 % du marché visé par Thomson ? 50 % du marché éducatif ? 50 % d'un marché fixé arbitrairement au double des ventes Thomson ? Allez savoir.

En 1985, quand les journalistes additionnaient les ventes annoncées des différents constructeurs, ils arrivaient à des chiffres faramineux, déments. Ils étaient donc étonnés de voir que le constructeur le plus demandé à l'époque annonçait des ventes bien inférieures à celles des concurrents.

Et ils ont commencé à nous croire.

Un peu.

Le CPC 664 fut donc lancé sur les bords de la Seine, un petit matin de mai 85, pour le bénéfice de la glorieuse Presse Micro-Informatique Française.
Paris La Défense, Jeudi 9 mais 1985, 16 heures.

C'est le Spécial Sicob, un salon consacré à la mini, à la micro-informatique et aux logiciels, alors que le grand Sicob, celui de l'automne est aussi consacré au matériel de bureau, Sicob voulant dire Salon International C(ommercial… ?) de l'Organisation de Bureau, donc rien à voir au départ avec l'informatique. Le spécial Sicob est donc destiné à montrer que le Sicob est aussi intéressé par la micro-informatique, des fois que Micro-Expo et le Forum PC auraient l'outrecuidance de surpasser le Sicob ! Non mais !

Amstrad est relégué au deuxième niveau. C'est normal, c'est un constructeur de micro-familiaux. Et le Spécial Sicob est interdit aux moins de 18 ans, sauf au niveau 2. Comique. Désopilant. D'autant plus qu'il y a dix fois plus de monde au niveau 2 qu'aux autres étages. Mais les organisateurs de salons et du Sicob ont leur logique particulière.

À la Défense, il y a trois niveaux. Deux grands, le niveau 1 et le niveau 3. Un petit, le niveau 2. Au niveau 3, il y a IBM et Thomson, au niveau 1, il y a Apple et DEC, Bull et Olivetti.

Malheureusement, au niveau 2, il y a Amstrad. Et le stand Amstrad ne désemplit pas. Tout le monde vient voir les CPC 464 et 664. Les clients, les futurs clients, les concurrents qui n'en peuvent mais. À la Défense, il y a une tour IBM. La tour IBM. Le stand Amstrad va voir défiler un nombre incalculable de cadres IBM qui vont me glisser dans l'oreille : « J'ai acheté un CPC 464 et j'en suis très content, et pourtant je travaille chez Big Blue ; mais ne le répétez pas. » Aussi je le répète, car il y a prescription.

Après quelques heures d'activité incessante sur le Stand Amstrad, j'allais me reposer sur les stands aérés du niveau 3 : au moins, sur le stand IBM, vous ne risquiez pas d'être agressé par des utilisateurs fanatiques… ils avaient tous la cravate ou le nœud papillon.

Conférence, pardon, débat fondamental auquel je suis invité à participer en tant que « dirigeant d'un des quatre plus importants acteurs du marché ». Sujet du débat : 1985 marque-t-elle la fin de l'informatique domestique ? ou, comme le titre donné dans le programme : « Informatique Familiale, est-ce la fin ? »

Oui, nous sommes le 9 mai 1985, et Amstrad est sollicité pour donner son avis sur la fin de la micro-informatique familiale ! Rêvé-je ?

Introduction de l'animateur :

« Des dizaines de faillites, des constructeurs qui réduisent leurs effectifs, des ordinateurs qui disparaissent, des magazines qui cessent de paraître, l'informatique dite domestique ou familiale présente des symptômes alarmants. L'année 1985 marquerait-elle la fin de l'information domestique ? »

J'en rigole encore.

Il y a là Apple, Thomson, Sinclair et Amstrad. Apple, Thomson et Sinclair sont déjà bien installés en France. Amstrad est le petit nouveau. Il est vrai que la fin de l'année 84 a été dure pour beaucoup. Apple est dans une période de transition, entre l'Apple II qui a bien vécu et le MacIntosh qui arrive, Thomson survit grâce aux espoirs du plan Informatique Pour Tous (IPT) mais n'arrive pas à percer dans la distribution autant qu'il l'espérait, et Sinclair en France commence à sentir les effets des erreurs de Sinclair Angleterre, notamment les problèmes avec l'ordinateur QL. Quant à Amstrad, il représente pour les trois autres participants au débat le point d'interrogation. Comment ce petit nouveau arrive-t-il à percer sur un marché aussi difficile. Quel est le secret ?

J'essaye de leur faire sentir et de faire sentir à l'assistance qu'il n'y a pas de secret dans le succès Amstrad, que parler de micro-informatique familiale, domestique, personnelle, ou grand public relève de la problématique du sexe des anges.

Mais comme dans tous les débats, la plupart des gens ne considèrent que la situation ponctuelle et oublient l'analyse.

Le porte-parole de Thomson dit par exemple « Oric est mort de ne pas avoir su développer un nouveau produit répondant aux besoins nouveaux du consommateur. »

Vous remplacez Oric par Thomson, vous faites mijoter pendant deux ans, et vous comprenez pourquoi Thomson a abandonné la micro-informatique : très bonne analyse du marché et de la concurrence, incapacité à en tirer les conclusions qui s'imposent : l'avantage d'Amstrad a été, et est toujours, d'avoir un seul décideur : Alan Sugar. Chez Thomson, entre le gouvernement interventionniste et la lourdeur de la structure, vous choisissez votre coupable.

La conclusion du débat fut du genre chèvre-chou : « La fin des appareils proches du bricolage a sonné, la frontière entre informatique grand-public et informatique professionnelle sera de plus en plus floue malgré des différences qui subsisteront, quoi qu'il arrive. »

Je me suis bien amusé à ce premier débat, en France. Parler de la fin de la micro-informatique familial/domestique pouvait sembler prémonitoire pour Sinclair, Apple ou Thomson. Mais pour nous, Amstrad, cela faisait seulement huit mois que nous vendions nos micro-ordinateurs familiaux. Que nous soyons les seuls à en vendre encore en 1991 est un signe.

Il s'est vendu plus de 100 000 CPC en France au deuxième semestre 1990.

Ma bonne dame, pour l'informatique familiale, est-ce toujours la fin ?
Sèvres, 31 mai 1985

Amstrad déménage. Amstrad France a trop grandi en huit mois et le 143 Grande Rue à Sèvres commence à exploser. Il y a jusqu'à trois personnes par bureau (le meuble, pas la pièce) et certains de mes collaborateurs travaillent chez eux depuis avril. Les nouveaux locaux sont toujours à Sèvres, toujours Grande Rue, mais plus grand (of course) et extensibles, condition nécessaire mais non suffisante.

Le nouveau siège d'Amstrad France est au cinquième étage d'un immeuble neuf. Au cours des années qui vont suivre, Amstrad investira le quatrième étage, le premier étage, puis abandonnera le premier étage et le quatrième étage, les locaux achetés aux Ulis devenant opérationnels. Mais Amstrad est toujours au cinquième étage du 72, 78 Grande Rue à Sèvres.

La valse des bureaux n'a pas cessé ; j'ai occupé une douzaine de bureaux en cinq ans, par goût ou par nécessité. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'ai l'impression d'avoir vécu plusieurs vies chez Amstrad ? Ou alors, est-ce que j'ai vécu une vie par produit ? Je ne sais pas.

Prévisions, pièges à ronds

Sèvres, 31 mai 1985 (c'est le même jour, y a pas maldonne)

Ce n'est pas parce qu'il y a déménagement qu'il faut faire une pause. Aujourd'hui, il faut envoyer aux Anglais nos prévisions pour les 6 mois qui viennent, autrement dit jusqu'à la fin du mois de décembre. Il faut bien faire tourner les usines de Corée pendant que nous prendrons des coups de soleil sur les plages au mois d'août.

Et alors, comment faire ? Monochrome ou couleur, qu'allons nous vendre le plus ? Cassette ou disquette. Et le PCW 8256 ? Car si les produits ne sont pas encore finis au niveau de la conception, il faut donner à Alan Sugar une idée de nos futures ventes… minimum, autrement dit il faut s'engager. Pas d'historique, un marché en pleine évolution, qu'est-ce que vous faites ? Et vous êtes priés de supposer que c'est de l'argent ! Facile ! Calculons rapidement, 60 000 CPC 464, plus 30 000 CPC 664/6128 plus 12 000 PCW, plus de la hi-fi, plus un peu de Soft et d'accessoires, monsieur, ça vous fait 340 millions de francs hors TVA. Dites-moi, quel chiffre d'affaires vous avez fait en 1984 ? 35 millions. Dites donc, vous n'avez pas la grosse tête ? Vous voyez le tableau.

Trois personnes dans un bureau tout neuf, un optimiste, une pessimiste et un réaliste essayant de commander à peu près assez sans commander trop. Et là, ce n'est pas encore trop compliqué. Il n'y a que trois produits à commander, à prévoir :

— 120 000 CPC à l'aise !
— Ridicule, si on en vend 80 000, on aura de la chance.
— Disons 100 000…
— Et alors, qui va se faire virer par Sugar ?
— Ratio Couleur/Mono 50/50, ça va ?
— Moi, je mettrais plus de couleur !
— Surtout que le PCW, il n'est pas en couleur !
— Est-ce que l'on met novembre et décembre à égalité ?
— 8 000 manettes de jeux en novembre, ça va être assez ?
— Sugar, il ne peut vraiment pas nous donner plus de 3 000 imprimantes en décembre ?
— Bon, nous sommes d'accord, 90 000 CPC, 12 000 PCW, 8 000 imprimantes, zut, je me suis trompée, Jean, voulez-vous me passer le Tippex ?

Cela s'appelle travailler à la louche. Dans les grandes sociétés, il est certain que les décisions se prennent avec des arguments beaucoup plus scientifiques, apparemment. Par exemple, les prévisions chez Thomson ou Bull se faisaient à l'aide d'études marketing sophistiquées payées la peau des fesses (lesquelles ? Celles des contribuables…) ce qui a permis à Thomson d'abandonner la micro-informatique et à Bull d'enrichir bien des sociétés d'analyse du marché !

Chez Amstrad, la prévision se faisait à la louche car c'était finalement le seul outil valable, l'équilibre étant réalisé entre les optimistes et les pessimistes par des réalistes.

Il est évident que toutes les Cassandre nous ont annoncé notre chute tous les six mois depuis six ans. Et il est difficile de prévoir les changements de tendances.

Mais si la prévision est un art difficile, elle est grandement simplifiée quand vous ne prenez pas vos désirs pour des réalités, et quand on peut réagir aux changements d'une manière rapide.

Faire une machine qui a du succès, avoir un numéro 1 au hit-parade dans le domaine des micro-ordinateurs est relativement facile : la production suit le succès. Il est beaucoup plus difficile de prévoir le moment où une machine ou une tendance va devenir obsolète.

C'est la différence entre un « génie » comme Sir Clive Sinclair et un « béotien » comme Alan Sugar. Sinclair pense technique alors qu'Alan Sugar pense marché.

Et c'est le béotien qui va avaler le génie. Dûr, Dûr ! (dur est encore plus dur avec un accent circonflexe ; et plus mûr. Note que cette remarque fut écrite avant qu'un certain tube ne devienne numéro un et ne me fasse douter du caractère mûr des Français).

Donc, pour le deuxième semestre 85, nous commandons un peu plus de 100 000 micros. Ces cent mille micros, il va falloir les vendre.

« Déjeuner de soleil ! » dit Jean Cordier, dont le vocabulaire est riche et imagé. Il faut néanmoins préparer la campagne publicitaire ; avoir un bon produit, c'est bien, encore faut-il le faire savoir. Mais faire savoir quoi ? Pour le CPC 464, vous connaissez la machine, c'est facile. Pour le CPC 664, la campagne publicitaire sera ultra courte : deux mois, car le CPC 6128 va arriver en même temps que le PCW 8256 sur le marché, et la vie du CPC 664 va être très courte.

Les deux nouvelles machines dont le lancement est prévu pour la fin de l'été 85 sont à la fois très semblables et très différentes. Très semblables dans la conception générale et la philosophie. Très différentes quant au look (dois-je dire aspect général) et aux marchés visés. Une machine familiale et ludique d'un côté, une machine professionnelle et utilitaire de l'autre.

Voyons d'abord le CPC 6128 : c'est une évolution du CPC 464 et du 664, un CPC 664 recarrossé et amélioré, un micro-ordinateur familial et ludique, LE micro familial et ludique de l'avenir, une machine dont la durée d'existence sur le marché de la micro-informatique défie l'analyse. No 1 indisputé en Europe depuis 1986 (en 1985, les ventes du 464 seront supérieures à celles du 6128), la machine de référence en France. Curieusement, ce sont les États-Unis qui sont à l'origine de sa commercialisation.

En effet, la société qui distribuait Amstrad outre-Atlantique avait fait remarquer à Alan Sugar qu'une machine avec 64 K n'avait aucune chance aux États-Unis face aux Commodore et aux Atari, et qu'avec 128 K et CP/M, on pouvait l'utiliser d'une manière professionnelle. Cela avait été le déclic pour Alan Sugar. Petit retour en arrière.

Vers la traite des blanches pages

Brentwood, 11 mars 1985

Le créateur du Coca-Cola, Robert Woodruff, vient de mourir. Mikhaïl Gorbatchev vient de succéder à Tchernenko comme premier secrétaire du Parti Communiste d'Union Soviétique. Et Alan Sugar revient des États-Unis et d'un salon micro sur la côte Ouest.

Bureau de Bob Watkins :

— Les mémoires 64 K continuent à baisser, on va pouvoir faire une machine de 128 K moins chère que nous coûte le CPC 664 à l'heure actuelle.
— Justement, Alan, je trouvais que le look du 664 était raté, et je pense qu'on pourrait redessiner la machine…
— Je te vois venir, canaille, c'est pour cela que tu as laissé traîner ce prototype de machine extra-plate dans tes bureaux…
— Et alors, qu'en penses-tu ?
— C'est vrai que cela fait plus sérieux que le 664, et qu'il a plus d'allure. Et comme les Américains veulent 128 K, on pourrait faire d'une pierre deux coups.
— Ce qui veut dire qu'il va falloir arrêter de commander les pièces spécifiques au 664, car le 6128 remplacera le 664.
— La transition entre le 664 et le 6128 va être difficile à gérer, surtout sur le plan de la communication. Il va falloir revoir tous nos plans médias. Ça va être coton. Réunion après-demain pour voir toutes les implications de ce changement.
— J'en ai déjà parlé aux gens de MEJ, le passage de 64 à 128 Ko ne pose pas de problèmes sur le plan technique.
— Pas de problèmes sur le PCW pendant mon absence ?
— Cela avance comme prévu.

Car le PCW est la machine d'Alan Sugar. Bien sûr, les concepts du CPC 464 et des autres CPC viennent de lui ; mais il avançait alors en terrain inconnu et sa connaissance de la micro-informatique était balbutiante ; les équipes de MEJ et de Locomotive Software ont grandement contribué au succès de la machine en évitant à Alan Sugar les erreurs coûteuses.

Dans le cas du PCW, depuis le moment de la conception du projet au-dessus de la Mer de Chine, ce micro a retenu toute son attention. Ce produit représente quelque chose de nouveau dans la micro-informatique, un produit destiné à une utilisation professionnelle, un produit qui n'existe chez aucun autre constructeur, une conception qui va étonner et surprendre des experts comme MEJ et Locomotive.

Dès son retour de voyage en Extrême-Orient il avait envoyé à MEJ et Locomotive un fax indiquant les spécifications du PCW, que les gens de Locomotive et de MEJ appelèrent bientôt les « Tables de la Loi » :

  1. Pas de son ni de couleurs.
  2. Essayer d'optimiser le nombre de composants en utilisant les processeurs de l'ordinateur pour piloter l'imprimante.
  3. Bien sûr, une seule alimentation pour l'écran, l'ordinateur et l'imprimante.
  4. Un lecteur de disquettes, logiciel de traitement de texte en ROM, 128 Ko de mémoire.
  5. Utiliser des circuits intégrés et des ULA au maximum.
  6. L'écran sera vertical. Mais on ne pourra pas avoir un écran haute résolution (trop cher), donc ce sera un écran phosphore vert.
  7. Je me fiche des standards et des interfaces. La machine est complète et il n'y a pas besoin d'y ajouter des trucs et des machins.

Bien sûr, suite aux réunions (peu nombreuses) qui suivirent, un certain nombre d'éléments furent modifiés ou adaptés pour des raisons techniques.

Il devint vite apparent que le logiciel de traitement de texte devrait être sur disquette (les versions nationales auraient posé des problèmes insurmontables), l'écran vertical dut être abandonné pour des raisons de coût et de complexité, et les gens de MEJ et de Locomotive s'arrangèrent pour convaincre Alan Sugar qu'ajouter une interface RS232 ne coûterait rien.

Chris Hall, le patron de Locomotive, arriva à convaincre Alan Sugar que le PCW devait avoir 256 Ko de mémoire. Cela fut d'autant plus facile que le prix des puces mémoire avait baissé de plus de 60 %. Chris Hall fut même surpris : il fallut moins de deux minutes à Alan pour donner son accord.

Le nom du logiciel de traitement de texte posa quelques problèmes. Au départ, tout le monde chercha un nom où le mot Star (pour faire allusion à Wordstar) était mis en valeur. Puis on chercha des dénominations avec Word (le mot, en anglais). Mais il y avait déjà beaucoup de noms déposés. En désespoir de cause, le nom se porta sur Locoscript : Alan Sugar en avait ras-le-bol de voir les noms choisis refusés pour des raisons légales. Ce fut donc LOCOSCRIPT : après tout, c'était Locomotive le concepteur du logiciel et une fois de plus, Locomotive commit l'erreur de préférer un paiement unique plutôt que des royalties. La rumeur dit que le paiement fut de £ 80 000 (900 000 francs en 85). Vu que le nombre de PCW vendus depuis l'origine a dépassé le million d'exemplaires, Locoscript a coûté moins de 1 franc par machine à Amstrad… Alan Sugar aurait pu se frotter les mains. Il n'avait pas le temps !

Locoscript est un chef-d'œuvre. Bien sûr, les fanas de Word, Wordperfect ou Sprint, des logiciels pour PC, vont hausser les épaules.

Remarque en passant : la plupart des gens qui apprennent à se servir d'un logiciel de traitement de texte, s'ils arrivent à le maîtriser, ont beaucoup de mal à en changer, surtout s'ils débutent en micro-informatique. Ce qui explique le succès de Wordstar (celui du début), un logiciel où il fallait taper Contrôle K et Contrôle B pour marquer le début d'un bloc ; avec l'expérience, les gens apprenaient les commandes les plus complexes et se débrouillaient très bien. Il devenait alors très difficile de les faire passer à un autre logiciel, même s'il était beaucoup plus facile à utiliser, plus convivial en jargon informatique. Vous avez donc les inconditionnels de Word, ceux de Wordperfect, ceux de Textor (s'il en existe encore). Et ceux qui ont appris à se servir d'un traitement de texte ont tendance à dénigrer tous les autres programmes concurrents. Un peu comme les sectes religieuses : les méthodistes méprisent les adventistes du Septième jour qui repoussent les luthériens ou autres calvinistes ; à moins que ce ne soit le contraire !

Autrement dit, on s'habitue à ses outils. Normal. Il n'empêche que Locoscript est un chef-d'œuvre. Pourquoi donc, me demanderez-vous ? Vous êtes partial, cher auteur ! Oui, certainement, mais je vais vous expliquer pourquoi ce logiciel est objectivement génial.

Tout d'abord, il est conçu pour une machine construite autour du processeur Z80, un vieux « huit bit », le même que celui du CPC 464, et il en tire la quintessence, la substantifique moelle.

Stop.
Halte-là.

Je vous entends dire, mais si ce Z80 est un processeur antédiluvien, pourquoi l'avoir choisi pour le PCW ? Mais pour deux raisons : la première est le coût : une machine à base de Z80 est et était en 1985 beaucoup moins chère qu'une machine à base de 8086 ; la deuxième était, selon la formule d'Alan Sugar que l'utilisateur « s'en fout éperdument de savoir si sa machine a un 8086 ou un 80286 ou un élastique comme processeur. Il veut quelque chose qui va remplacer sa machine à écrire et n'a rien à secouer du reste. » Et encore, j'édulcore les propos d'Alan Sugar ; en réalité, il dit « The customer doesn't give a shit… » : non, je ne traduirai pas, prenez votre dictionnaire franco-anglais.

Donc le Z80 a été choisi pour des raisons économiques qui convenaient à la philosophie d'Alan. Point à la ligne.

On dit retour chariot quand on a une machine à écrire. RETURN si on a un ordinateur QWERTY.

Donc Locoscript est un traitement de texte génial pour un processeur Z80. C'est un programme compact comme on n'en fait plus. Maintenant, si vous avez le logiciel Word 5 et que vous avez le malheur d'avoir des disquettes 5 1/4 de 360 K, il vous faut passer par une douzaine de disquettes pour installer votre programme ; Locoscript et ses utilitaires tiennent sur une seule disquette 3 pouces de 170 K. Le programme principal fait 74 K, et ses possibilités n'ont rien à envier à des programmes qui s'étalent sur 300 K, que dis-je, trois méga, non, dix mégaoctets ; le logiciel de traitement de texte Amipro demande plus de dix mégaoctets sur votre disque dur et le programme principal fait 1,4 méga, mais c'est vrai qu'il travaille sous Windows, peu économe en ressources mémoire.

Dès sa conception, le programme a été conçu pour pouvoir être utilisé dans une douzaine de langages différents, contrairement à beaucoup de programmes américains où la version française par exemple est une version rapportée.

Le programme bénéficie aussi de l'écran du PCW qui comporte 32 lignes de 90 caractères alors qu'un PC n'affiche à l'époque que 25 lignes de 80 caractères. Une page d'écran contient donc 40 % de plus de texte qu'un PC ordinaire. Il utilise des menus déroulants, ce qui était rare à l'époque. Le clavier a été conçu pour le programme, ou plutôt clavier et programme ont été conçus ensemble. Ainsi il y a des touches spéciales pour couper, coller, copier, chercher des mots et les remplacer, des touches pour aller à la fin de la ligne, du paragraphe, de la page ou du document, une touche spéciale pour imprimer, en plus des touches de fonctions et de touches spéciales dont j'ai oublié les tenants et aboutissants.

C'est ce qui plaît à MEJ et à Locomotive : ils peuvent concevoir une machine de traitement de texte sans se soucier des standards et des contraintes qui découlent de ces standards : vous savez combien il y a de puces sur la carte-mère : 17 ! dont huit puces mémoire de 256 K, le centre étant occupé par une géniale et énorme ULA, vous savez la puce qui remplace les puces et sert d'éminence grise au processeur principal, le Z80. Cette ULA est placée dans un petit trou carré au milieu de la carte-mère, une merveille technique. Pour Locomotive, ils peuvent s'éclater en assembleur sans avoir à se soucier d'un système d'exploitation contraignant. D'où un programme hyper compact, élégant et pensé dans tous ses détails.

Mais, je l'ai déjà dit, Richard Clayton et ses programmeurs avaient été formés à la vieille école des ordinateurs où une mémoire de 16 K, c'était Byzance. Ils savaient utiliser d'une manière optimale l'espace mémoire, et pour eux, un octet était important. Maintenant, sur les PC, les programmeurs qui disposent de 640 K d'espace mémoire ont tendance à gaspiller.

Un programme de traitement de texte est complexe, fondamentalement plus complexe qu'un tableur ou une base de données. Un tableur ou une gestion de fichiers, c'est mathématique, algébrique ou arithmétique, quelquefois logique. Un traitement de texte, c'est illogique : vous avez déjà vu un accent circonflexe : c'est beau, c'est généreux, c'est français ; y a qu'à voir la levée de boucliers que ça a provoqué dans la France profonde avant de remonter par les épées des académiciens. Moi j'aime bien les accents circonflexes ; c'est esthétique, cela vous donne un air home, sweet home, pardon, foyer au coin du feu ; d'ailleurs, un abîme serait beaucoup moins profond sans l'accent circonflexe et le contrôle serait beaucoup moins sévère en son absence : mais l'ordinateur et les traitements de textes n'aiment par l'accent circonflexe : en effet, on ne peut pas mettre sur le clavier un â, un ô, un ê, un û (ça existe ?) ou un î, il n'y a pas assez de touches (d'autant plus qu'il faudrait faire la même choses avec les trémas et les tildes).

Donc pour mettre un accent circonflexe, il faut taper le chapeau ^, puis la lettre, sinon cela vous fait faire d'horribles fautes de gou^t et vous plonge dans des abi^mes incontro^lables. Du moins à ce qu'il parai^t.

Donc, l'ordinateur, qui est très stupide, n'aime pas qu'on lui rajoute des chapeaux. Surtout qu'après, il faut les imprimer, et ils ont une fâcheuse tendance à disparaître. Regardez un peu votre imprimante (si elle est matricielle ou à marguerite, car, pour la laser, il faudrait aller à l'intérieur). Quand il faut taper un accent circonflexe, elle tape d'abord le petit chapeau, puis elle fait un petit pas de deux, un demi-tour arrière et elle met une petite voyelle sous le chapeau : vous imaginez la technologie qu'il faut mettre en branle pour un malheureux petit châpeau que certains académiciens auraient bien supprimé dixit Maurice Druon si la levée de boûcliers n'âvait pas êtê aussî împortante.

Mais maintenant que l'ordinateur sait faire des accents circonflexes, messieurs les accaddémichiens, il est trop târd pour le supprimer. C'était ma contribution à la Défense de la Langue Française, Une et Indivisible. Mais je me suis éloigné du sujet. Tout cela pour vous dire que Locoscript et le PCW 8256 avec son imprimante n'avaient pas besoin de faire de la gymnastique pour taper un â d'admiration. Il tape les â, les ô, les î, les û, et même les a (a petit rond) les a (a tilde) ou même ae (e dans l'a) sans avoir à faire des retours en arrière. Génial, ce logiciel de traitement de texte. Il n'est pas le seul à faire cela. Ah bon ? Mais il était le seul à le faire à l'époque, monsieur mon cöntrâdîctëur !

Un programme de traitement de texte est complexe parce qu'un changement apparemment bénin oblige à tout refaire dans votre texte : par exemple si vous changez de police de caractères (autrement dit vous voulez un caractère un peu plus large par exemple) toutes les lignes bougent et s'agrandissent, le nombre de pages dans votre document augmente et ainsi de suite.

Comme son nom l'indique, le programme sert à traiter les textes, à les mettre en page, à les agencer, à les « éditer » comme disent les Anglo-saxons, sans oublier que l'objectif est d'imprimer votre document.

Sur une imprimante.

Oui, il faut une imprimante pour imprimer, même Watson savait que c'était élémentaire.

Mais Alan Sugar est le premier à se rendre compte que c'est élémentairement évident. Si vous livrez un traitement de texte, c'est bien. Si vous livrez pour le même prix un ordinateur et une imprimante en plus, cela devient quelque chose que vous ne pouvez refuser.

Et puis Alan Sugar ne veut pas attaquer IBM de front. Il vient juste d'aborder le marché des micro-ordinateurs dits familiaux, et il n'a pas l'intention d'attaquer le marché de la micro-informatique professionnelle.

Pas encore.

Pas directement.

Et il s'est posé la question : quel est l'outil de bureau qui est le plus utilisé et ressemble un peu à un ordinateur ? (De loin, dans le brouillard). La machine à écrire ! Bien sûr !

Alan Sugar n'aime pas les machines à écrire. Il ne sait pas taper à la machine. Chaque fois qu'il veut envoyer un message important, il préfère utiliser le télécopieur. Le fax pour les Anglais. Car ses messages sont toujours brefs. To the point. Droit au sujet. Pas de fioritures. Il n'aime pas délayer, s'éterniser dans les salutations d'introduction ou les politesses d'adieu. Si vous lui envoyez un mémo de deux pages, il vous répond : « Qu'entendez-vous par là ? » autrement dit, pas grand-chose ! Si le mémo a une importance, il saura trouver le point important. Mais il n'aime pas l'enveloppe. Pour lui, dans une journée de 7 heures et demie, on peut faire son travail. Il a du mal à comprendre les rigolos d'Amsoft et du logiciel qui ont besoin de travailler en dehors des heures décentes.

Il sait comprendre les besoins d'un marché. Le besoin des gens ordinaires. Taper une lettre cinq fois de suite sur une machine à écrire parce qu'il y a une faute ou que l'auteur de la lettre veut modifier une formule, il sait que c'est la galère. Il connaît, même s'il n'est pas du genre à casser les pieds de sa secrétaire, qui se prénomme Joyce. Joyce sera d'ailleurs le petit nom donné à la presse pour le PCW 8256. C'est vrai que Joyce, ça fait plus court que Pé Cé Double Vé quatre-vingt-deux-cinquante-six.

Amstrad, en cette année 1985, utilise beaucoup de machines à écrire, comme toutes les sociétés, commerciales ou autres. Mais une machine à traitement des textes coûte cher. Les PC ne sont pas encore très répandus, et ils coûtent cher. Entre 50 000 F et 80 000 F pour un système équipé. C'est cher pour une boîte qui marche. C'est hors de question pour un artisan, une boutique ou une association.

Et quand Alan Sugar va annoncer le prix (confidentiellement) à MEJ et Locomotive, ils vont tomber sur leur derrière.

Au début, il leur a dit, comme d'habitude, le prix, ce n'est pas votre problème. Bien sûr, MEJ connaît les prix des composants ; mais pour eux, une machine de traitement de texte avec imprimante c'est 5 000 livres sterling. Bien sûr, Alan Sugar va faire tomber les prix. Pendant la conception de la machine. MEJ va réussir à faire baisser le prix de certains composants. Arrivent Alan Sugar et Bob Watkins, et ils font baisser les prix de plus de cinquante pour cent ! Les gens de MEJ étaient très forts pour concevoir des circuits, mais ils ne savaient pas acheter. À chacun son métier.

Car Alan Sugar et Bob Watkins savent acheter, savent négocier. Il existe une légende chez Amstrad selon laquelle Alan Sugar s'est fait fabriquer une calculette avec une touche spéciale, qui divise les prix proposés par les fournisseurs par un facteur variable paramétrable par le même Alan Sugar… je ne suis pas sûr que ce soit une légende.

Quand MEJ et Locomotive apprennent que la machine, Joyce pour les intimes, PCW 8256 pour ceux qui mâchent le chewing-gum, va coûter £ 399 (trois cent nonante neuf livres pour les belges anglophones), ils n'arrivent pas à comprendre.

Comme les revendeurs anglais : « Voyons, Alan, on pourrait vendre cette machine £ 499 ou £ 599 ou même £ 699… on pourrait faire de la marge ! » Hérésie. La marge.

Alan Sugar voit rouge quand on lui parle de marge bénéficiaire. Il voit rouge mais il comprend. Mais il ne se laisse pas influencer.

Dans le commerce, vous avez deux sortes de produits : les produits qui se vendent tout seuls, suite à la demande des clients, qui vient de la publicité ou de la demande intrinsèque ; et les produits qui sont poussés par les commerçants parce que leur marge de bénéfice est supérieure.

La loi fondamentale de la nature humaine et du commerçant moyen est qu'il préfère gagner 40 francs sur une vente de 100 francs que 100 francs sur une vente de 1 000 francs. Même si les deux ventes lui ont demandé la même énergie. C'est vrai que l'investissement n'est pas le même…

Mais en 1985, un ordinateur Amstrad en stock, c'est une denrée rare. Donc, c'est ce qu'on appelle du prévendu. Donc, vous oubliez les frais de stockage.

Et puis, Alan Sugar connaît le commerce. En long, en large et en travers ; il en a surtout analysé les travers. Vous avez un bon produit, tant mieux ; les commerçants prétendent qu'ils l'ont vendu. Votre produit est difficile à vendre : les commerçants vous jetteront sans aucun remords. Alan Sugar sait que le commerce, c'est la jungle.

Par conséquent, les états d'âme des revendeurs qui poussent à augmenter les prix, il n'en a cure. Il a un ordinateur, une imprimante, un bon logiciel et il peut le vendre à 399 livres (hors taxes, puisque la TVA est récupérable…) Et il pense en vendre quelques milliers. C'est mieux que la plus sophistiquée des machines à écrire !

Donc il va vendre sa machine à 399 livres à quelques centaines de milliers d'Anglais.

C'est vrai que le PCW est joli. Pour faire classe, il est dans la couleur de l'époque : gris souris fatiguée I bé hem, mais il ne pèse pas le quart d'un IBM, le lecteur de disquettes est sur le côté, il n'y a pas d'unité centrale… Comment pas d'unité centrale, comment cela se fesse ? Mais mon bon ami, l'unité centrale c'est une carte avec 17 puces (voir plus haut) qui est cachée dans le moniteur. Donc, vous avez un moniteur (il faut bien voir votre document à l'écran), vous avez un clavier (il faut bien taper sur quelque chose) et vous avez une imprimante (il faut bien que ce quelque chose soit tapé). Et ça coûte moins cher qu'une machine à écrire !

Stop.

Le CSA local (anglais) est intervenu. C'est pas vrai, vous n'avez pas le droit de dire que c'est moins cher qu'une machine à écrire. Car il est possible de trouver des machines à écrire moins cher. Vrai.

Surtout que les publicitaires engagés par Amstrad avaient fait très fort : le slogan était : Laissez tomber vos machines à écrire, et on voyait sur le clip télé des machines à écrire tomber dans des bennes à ordures.

Scandale.

Premièrement : il faut dire : le PCW 8256 est moins cher que la plupart des machines à écrire capables de traitement de texte !

Deuxièmement : les machines à écrire qui tombent dans la benne à ordures doivent être des modèles anciens non commercialisés.

Avertissement gratuit à ceux qui veulent faire de la publicité comparative récemment légalisée : il faut vous comparer aux dinosaures, ce sera plus facile !

Le PCW 8256, Joyce pour les Anglais, enfin pour les médias en Angleterre, est une machine de traitement de texte. Difficile d'être enthousiaste sur un tel produit.

Après tout, ce n'est qu'une machine à écrire sophistiquée. Mais j'ai du mal à comprendre pourquoi il existe encore des machines à écrire. Après tout, dans les administrations, des milliers d'employés tapent toujours les mêmes formules sur des machines à écrire. Alors que sur un PCW, ou un autre traitement de texte, il suffit de taper sur deux touches pour ressortir une formule de politesse du genre : « Veuillez agréer mes plus mauvaises salutations absolument indistinguées. »

Ce qu'Alan Sugar avait subodoré, c'est la demande pour un outil indispensable. Les obstacles étaient évidemment nombreux : les gens avaient peur de l'informatique, et changer les mentalités est toujours difficile ; la distribution de ce type de matériel était très diversifiée ; mais les atouts et les potentialités étaient énormes, comme les ventes ultérieures du PCW l'ont prouvé. En Angleterre.

Ébauche d'une esquisse de portrait

Alan Sugar.

Un phénomène ?

Un homme très ordinaire. Qui se veut ordinaire. Mais c'est un personnage. Il n'aime pas les journalistes. Il déteste les journalistes en général. Il en supporte quelques-uns. Il est petit. Il n'est pas très grand. 1 m 65. Donc il n'est pas grand.

Il est costaud. Il a des mains de déménageur. En résumé, il est trapu. Il est barbu. Horreur. Un autre barbudos. Son gros problème, c'est qu'il n'est pas un vrai barbu. Une barbe courte qui lui donne l'air de ne s'être jamais rasé. La raison probable est qu'il ne sait pas se raser. Ou qu'il n'a pas pris le temps de le faire. Ou qu'il attend d'avoir un rasoir Amstrad ! Qui sait ! De toute façon, il se moque de son look. Même aujourd'hui, à plus de quarante ans, sa barbe est toujours courte ; ridicule, à la Gainsbourg. Mais c'est une des principales raisons de son charme : il a beau être une des vingt premières fortunes d'Angleterre, il n'a pas la grosse tête. Son origine modeste dans un quartier populaire de l'Est de Londres ne l'a pas changé. Ses amis ne font pas partie de l'establishment, et son langage ne change pas quand il est reçu par la reine à Buckingham Palace (oui, il a accepté l'invitation).

Sa modestie naturelle est souvent prise pour de l'affectation. Mais c'est vrai qu'il n'a pas changé dans ses attitudes et ses conceptions. Il vient du peuple, il le comprend et il n'en a rien à cirer des puissants. Il se méfie des titres et des diplômes comme de la peste. Il jauge les gens à l'aune de leur valeur intrinsèque.

En Angleterre, le racisme est beaucoup plus discret et informel qu'en France. Alan Sugar a établi chez Amstrad une philosophie antiraciste non écrite. C'est rare.

Un journal anglais a écrit un jour qu'Alan Sugar « ne supporte pas facilement les bavards impénitents » ; pour un journaliste, c'était dur à avaler. Mais c'est la caractéristique d'Alan Sugar : il a horreur de la verbosité.

C'est un timide. C'est même un grand timide. Et souvent les gens confondent timidité et arrogance. Alan Sugar est peu amène. Genre porte de prison quand vous le voyez pour la première fois. Mais c'est la caractéristique des timides qui ont réussi : il leur faut surmonter leur peur d'autrui. Et c'est vrai que les journalistes qui sont habitués aux grands patrons soucieux de leur image ont du mal à comprendre ce béotien qui ose simplifier les problèmes et dit ce qu'il pense sans l'envelopper dans des considérations planétaires.

Depuis l'introduction en Bourse d'Amstrad, Alan Sugar a toujours eu le même langage : voilà ce que nous avons fait, voilà ce que nous pensons faire. Pendant les années glorieuses, entre 84 et 88, les journalistes ont pensé qu'il exagérait. Pendant les années noires 1988 et 1989, il n'a pas changé, mais les journalistes ne l'ont pas cru.

Alan Sugar, c'est Amstrad. Amstrad, c'est Alan Sugar. À un journaliste qui lui demandait ce qui arriverait après Alan Sugar, il répondit que si jamais il se faisait écraser par un autobus, le seul qui n'aurait pas à s'en soucier, ce serait Alan Sugar. Et que le futur ne dépendait plus de lui uniquement. Amstrad pouvait exister sans lui. C'est presque vrai aujourd'hui. Ce n'était pas encore vrai en 1985.

Alan Sugar a une vision du marché anglais de l'électronique grand public saine : il sait anticiper ; sa vision du marché européen est plus limitée quoique réussie ; sa vision du marché américain est réaliste : il a compris les erreurs de ses prédécesseurs, il sait que c'est un marché casse-cou difficile, et il attend d'avoir le produit qui lui permettra de se faire un nom aux États-Unis ; le succès d'Amstrad en France est dû au 6128, en Espagne le 464 et le Sinclair (version Amstrad) sont les rois, en Allemagne, c'est l'antenne Satellite qui est en train de rétablir le nom Amstrad.

Alan Sugar fuit les médias.

Alan Sugar est obligé de composer avec les médias. Mais il a du mal ! Est-ce un panégyrique ? panégiryque ? Est-ce une hagiographie ? Peut-être. Disons qu'A.M.S. alias Alan Michaël Sugar est un honnête homme. Au sens du 17e siècle.

Comme tout honnête homme, il sait faire des conneries. Pardon, des bêtises. Mais il vous faudra attendre le chapitre sur 1987 pour voir les prémices des premières bêtises. Enfin les grosses bêtises.

Après ce portrait en pied d'Alan Michaël Sugar, il faut revenir à nos sujets, à savoir le PCW 8256 et le CPC 6128. Note en passant, peut-être aurions-nous dû appeler en France le PCW 8256, Maggie (ou Anne-Aymone ou Danielle) tandis que le CPC 6128 aurait été surnommé HyperSuperMéga… peut-être…

Intermède mercatique

Le PCW 8256 et le CPC 6128 sont les deux fers de lance de l'attaque Amstrad en 1985. Le 464 est devenu (presque) un objet de culte pour les incultes, le 664 a été lancé en fanfare en mai 85, mais il va s'éteindre, remplacé par le 6128.

Ces deux machines (le 6128 et le PCW 8256) sont à l'origine du succès durable d'Amstrad : pour la France, le CPC 6128 va être no 1 au hit-parade pendant des annnnées (s'il y a plusieurs n à années c'est qu'il est resté no 1 comme ordinateur domestique/Familial/Ludique tellement longtemps que ce n'est pas fini…) ; pour l'Angleterre, le PCW 8256 s'est tellement vendu en une année que j'ose à peine annoncer le chiffre sous peine de paraître incroyable, 350 000 en un an. Vous ne me croyez pas ; vous avez le droit. Mais si je vous dis qu'Amstrad a augmenté son chiffre d'affaires de 123 % cette année-là (les bénéfices augmentant de 273 %, et ils étaient déclarés aux impôts !) peut-être arriverez-vous à imaginer le succès du PCW 8256 outre-Manche. Et cela parce qu'Alan Sugar n'aimait pas les machines à écrire.

Quant au CPC 6128, il s'en est tellement vendu en France qu'Alan Sugar a failli être jaloux. Dès 86, il s'en vendait plus en France qu'en Angleterre, ce qui obligeait Alan Sugar à nous dire : c'est pas mal pour le 6128, mais parlons du PCW 8256.

Alan Sugar n'aime pas l'emphase ; pour lui, le summum du compliment, c'est « correct », à la rigueur « pas mal ». Habituellement, c'est plutôt le contraire, du genre « poubelle » (“rubbish”).

Donc les ventes du 6128 en France furent correctes pour Alan Sugar. Ce qui lui permettait de dire aux Anglais, aux Espagnols et aux Allemands : « Je ne comprends pas, vous êtes nuls, les Français ont vendu 24 000 CPC 6128 en septembre, comment faites-vous ? »

Et en France, il pouvait nous dire : « Comment, seulement 3 000 PCW, les Espagnols en ont vendu 7 000 ? » Normal. Évident. Marrant quand même.

Ce qui me ramène en Ruin-Ruillet 85, au lancement du 6128 et du 8256 en France, en fait début juin 85. Voulez-vous que je fasse un peu de rétropédalage ?

Je rétropédale quelques pages. Moi. Pas vous. Nous en étions à la campagne de publicité française pour préparer la fin de l'année 85. Vous en souvient-il ? C'est vrai que c'est joli les traits d'union. Surtout deux d'un coup. Dire qu'ils ont failli les supprimer !

Intermède publicitaire

Donc dans le bureau de Marion (Vannier), nous préparons une grande campagne publicitaire pour vendre des milliers de CPC 6128 (qui n'existent pas encore), des milliers de PCW 8256 (qui existent bien ceux-là). Nous oublions les CPC 464 (les milliers de 664) que nous devons vendre, mais on ne peut pas faire de publicité, car le 664 va être remplacé par le 6128 ; cela se révélera tellement vrai que les Anglais seront tout heureux de se débarrasser de quelques milliers de 664 sur le marché français.

La publicité est un art.

Pour Amstrad, en 1985, en France, ce sera un gant de boxe, bien rouge, bien agressif. Pendant six mois, les Anglais (Alan Sugar) nous ont imposé une campagne publicitaire anglaise francisée. Les publicités anglaises traduites (par moi), avec les mêmes diapositives que les pubs anglaises. Il n'y avait pas de petites économies.

La France ayant montré qu'elle savait vendre quelques CPC 464, un peu plus que ces Anglais réticents avaient imaginé, la France a eu le droit de faire une campagne publicitaire locale, avec couleur locale ; après tout, les pubs anglaises nous paraissaient un peu tristounettes, pas géniales.

La fin de l'année 85 est donc sous le signe du gant de boxe : pour le 464, le slogan est « 64 KO au point » et pour le 6128 « 128 KO techniques ».

Non, il n'y a pas de fotes d'aurtografs. Et vous n'arriverez pas à imaginer les affres de la création inhérentes à de tels slogans. Heureusement, il y a les gants de boxe. Il y en a 26 sur la publicité du 464 et un seul sur la publicité du 6128, mais il est plus gros.

La publicité est une discipline ingrate : d'une part, c'est gratifiant de s'éclater sur des slogans, et à mon avis, ce qui reste, c'est les slogans ; de l'autre part, la justification d'une campagne de publicité est tellement aléatoire que c'est difficile d'apportionner les différents mérites.

Vous allez me dire, le mot apportionner n'existe pas ! C'est vrai, il n'existe pas dans la langue française. Mais il existe en anglais et il signifie répartir suivant les portions attribuées. Malheureusement, le français n'accepte les nouveaux mots qu'après des siècles d'usage. Rendez-vous donc en 2250 pour voir si le dictionnaire de l'Académie Française mentionnera apportionner (avec mon nom comme première citation, ce livre prenant par la même occasion une valeur historique… gardez-le).

Pour le PCW 8256, la publicité est prévue pour plus tard. Dans la bonne tradition Amstrad, nous savons que pendant trois mois au moins, la demande sera supérieure à l'offre, alors pourquoi gaspiller du bon argent pour une machine qui est déjà vendue, surtout quand les quantités sont relativement faibles (4 000 par mois). Mais il est aussi prévu un gant de boxe avec le PCW 8256 avec un slogan percutant comme il se doit !

Le gant de boxe vient du Kilo-Octet. Ko pour les initiés. Les voies de la réflexion publicitaire sont impénétrables. Mais je suis KO. Knock-out comme disent les Anglo-saxons.

Je ne sais pas si notre gant de boxe a fait vendre plus d'Amstrad. Possible. Néanmoins je pense que le produit était tellement fort que la publicité était secondaire. Secondaire, mais importante dans la mesure où le produit, le micro (464 ou 6128), l'emportait sur le message, quel qu'il fût ou quel qu'il eût été.

Les publicités Amstrad se contentaient de montrer le produit sur une double page, le produit et le prix étant mis en avant, d'une manière simple et évidente.

En parallèle, la publicité Thomson était débile : cinq pages (Thomson sait gaspiller son argent contribuabulesque dans des pubs évanescentes) : deux pages avec « Thomson, tu me rends micro » sur laquelle on voit un aviateur avec un MO5 sur le dos, deux pages avec « Thomson, la micro capitale », trois ordinateur aériens où l'on voit plus de pieds et de mains que d'ordinateurs et une page de texte avec l'accroche : « Thomson, ça décolle ».

Nulle. Stupide. Inutile. Ils ont oublié le produit. Et les clients qui avaient vu qu'un Amstrad CPC 464 coûtait 2 690 F avec moniteur (car toute publicité Amstrad annonçait les prix), avaient du mal à avaler l'argumentation du revendeur Thomson, qui voulait leur vendre le MO5 sans moniteur au même prix ; d'autant plus que le bouche-à-oreille des chères têtes blondes faisait déjà son effet : « Tu verrais les couleurs sur mon Amstrad, c'est 100 fois mieux que le Thomson de l'école… »

Thomson a vendu quelques ordinateurs à des particuliers en utilisant l'argumentation : « Vos enfants utilisent un Thomson à l'école, achetez donc le même pour la maison. »

Cela s'appelait le plan Informatique Pour Tous. Le plan IPT. Vous connaissez ? Non ? Comme c'est étrange, comme c'est bizarre ! Pourtant, cela mérite quelques cacahuètes sucrées ! Nous allons entrer dans l'histoire.

Intermède politico-historique

Mai 1984

Dîner à l'Élysée. Au premier étage, Jean Jacques Servan Schreiber a fait les présentations : d'un côté, François Mitterand et Gaston Deferre, bien connus des Français ; de l'autre Steve Jobs et John Sculley. Steve Jobs est le créateur d'Apple avec Steve Wozniak, John Sculley est le vice-président qui va mettre Steve Jobs à la porte en 85 (Dallas, ton univers impitoyable !). Langoustines et carré d'agneau.

À l'époque, JJSS, l'éternel has been de la politique, est président du Centre Mondial de l'Informatique, un fromage qui lui permet de grignoter des voyages gratuits pour les États-Unis. Sa compétence journalistique lui permet de parader son incompétence informatique et de vibrillonner dans les sphères du pouvoir.

Steve Jobs est brillant. Il est à l'origine de l'Apple II et du MacIntosh. Mais il a tendance à avoir la grosse tête. Plus grosse que JJSS. John Sculley, qui va donc devenir le boss d'Apple, est en 1984 en admiration devant Steve Jobs. Il a été débauché par Steve Jobs, alors qu'il était vice-président de Pepsi-Cola ; Steve Jobs a su lui faire miroiter les attraits de la micro-informatique.

En cette soirée de mai 84, Steve Jobs, le roi tout-puissant d'Apple, ne sait pas que Sculley est le serpent qu'il a couvé en son sein…

Gaston Deferre aime l'informatique. Et il aime bien Mitterrand. Et JJSS propose de monter une usine d'ordinateurs Apple près de Marseille. Tout cela entre la langoustine et le carré d'agneau, ou si vous préférez, entre la poire et le fromage. Comme cela, nos chères têtes blondes pourront apprendre l'informatique. Pour tous. IPT.

C'est donc un plan généreux qui a germé dans la tête de JJSS. L'avenir, c'est l'informatique ; l'avenir c'est les enfants. Donc, il faut que les enfants apprennent l'informatique. C'est l'avenir de la France qui est en jeu, monsieur le Président.

Malheureusement les pommes sont trop chères. Enfin les Apple MacIntosh, c'est pas la joie pour le budget français, qui en 84 est plutôt du genre, on a beaucoup donné, faut serrer les boulons ; d'autant plus que Apple, ce n'est pas français, même si c'est mieux que Thomson. D'ailleurs, il est évident qu'Apple n'est pas français : il suffisait de regarder l'émission « Ça nous intéresse, Monsieur le Président » ; interrogé par l'inénarrable Mourousi, François Mitterrand parle de micro-informateur à la place de micro-ordinateur, et quand il parle d'Apple, il le prononce d'une manière inimitable bien que très imitée, avec sa bouche en cul de poule, « a…pleu » avec une petite pause (une petite pose ?) après le a. Si Apple, pardon « A pleu », s'était appelé Pomme, peut-être qu'A…pleu aurait eu droit au Plan Informatique pour Tous !? D'autant plus que le nom de Thomson a des consonances originaires de la perfide Albion.

Néanmoins, le contribuable français va payer un beau voyage à Steve Jobs et à John Sculley, en hélicoptère, au-dessus de Marseille et de sa région, pour repérer avec Gaston (Deferre) et JJSS, l'emplacement de la future usine.

Le Mac aurait été trop cher : avec des économies, il aurait pu descendre à 10 000 francs (coût hors taxes), mais c'était trop. C'était l'époque des sacrifices.

M'enfin. Je ne sais pas si Mitterrand a offert une prune ou une Poire Williams au duo Apple, mais le plan IPT a failli être à base d'Apple. Rigolez.

Car vous savez que c'est Thomson qui a eu droit au fromage. (attention, le mot fromage a été utilisé dans trois acceptions différentes… je me perds !).

Juillet 84, vous vous rappelez, c'est Laurent Fabius qui remplace Mauroy. Laurent Fabius, dont le mouvement de menton est le signe d'un avenir politique certain, met fin à la pseudo-aventure Apple, à moins que ce ne soit Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Éducation Nationale, dont les mouvements de menton sont encore plus significatifs que ceux de Fabius, qui ait mis le holà à une guerre qui ne soit pas franco-française. On peut démissionner à moins.

Exit Apple. Introït Thomson.

Thomson est Français. Avec un grand F. Nationalisé. Les gens de Thomson ont produit un ordinateur qui n'est pas mauvais. Pas génial mais pas mal. Allons, un effort ; je dirais que le MO5 et le TO7-70 sont de bonnes machines.
25 janvier 1985.

Laurent Fabius annonce officiellement le plan « Information Pour Tous », ou IPT. Deux milliards de francs de crédits spéciaux sont dégagés pour 120 000 ordinateurs, dont 108 600 machines pour Thomson, des Nanoréseaux de chez Léanord, Bull, Logabax, SMT Goupil, des logiciels et de la formation.

Thomson va donc vendre quelques ordinateurs à l'éducation nationale : il faut bien vivre. Mais Thomson pense que ce marché va leur permettre d'inonder la France avec de petits Thomson. D'où leur publicité.

Ils vont effectivement inonder. Inonder les revendeurs qui ne pourront pas vendre les MO5 et les TO7 face au 464 et au 6128 d'Amstrad. Et ils feront encore plus de publicité pour vendre des machines invendables. Et ils diront qu'Amstrad a un avantage parce qu'Amstrad fabrique en Corée. Et Thomson ne dira pas qu'il fabrique à Singapour. Thomson est Français. Bof. C'est le passé. On ne tire pas sur les ambulances. Mais la micro-informatique Thomson me donne parfois des boutons.

Par contre, le plan IPT n'a jamais intéressé Amstrad. Nous n'avons jamais postulé à quoi que ce soit, pour la raison très simple que nous arrivions à peine à fournir le marché concurrentiel normal de la distribution grand public.

Les chiffres de vente annoncés par Thomson nous ont toujours étonnés. Suivant les aléas du plan informatique pour tous, ils étaient obligés de faire une gymnastique dans leurs chiffres de ventes : mais je ne crois pas qu'ils aient jamais beaucoup vendu de machines à des particuliers. À l'éducation nationale, oui. Aux particuliers, je me pose la question.

Pour Amstrad, l'avantage avec les micro-ordinateurs de chez Thomson était toujours dans le domaine du comparatif. Le prix des Amstrad CPC étant affiché, et plus que cela, mis en avant dans la publicité, il était évident que Thomson ne pouvait s'aligner, à moins de proposer une offre avec moniteur. Ils eussent dû le faire. Ils eussent peut-être gagné. Ils eussent pu ne pas perdre.

Oublions Thomson pour l'instant.
Intermède intermède

C'est l'été 85.

Le soleil. La plage. Les vacances.

Les vacances pour les autres. Car pour les gens d'Amstrad et autour d'Amstrad, c'est plutôt le bagne.
Intermède médiatique

Prenons par exemple la presse.

Enfin, il vaut mieux ne pas la prendre avec des pincettes.

Donc, ne prenons pas la presse.

Parlons des journaux micro-informatiques.

Plop !

Entre mai et septembre, quatre nouveaux journaux micro-informatiques voient le jour. Oseriez-vous deviner leurs titres ? Chiche !

Ils ont comme noms :

« CPC »
« Amstrad Magazine »
« Microstrad »
« La Lettre de l'Amstrad »

Le premier à paraître, en juin 85 est « CPC ». Ce mensuel est édité en Bretagne, par les éditions Soracom. Il existe encore aujourd'hui, s'étant transformé en « CPC Infos ». Ils ont lancé ultérieurement un autre magazine « Amstar », plus orienté vers les jeux.

« MicroStrad » commence à paraître en septembre-octobre 85 ; c'est une émanation du groupe Tests, alias la pieuvre informatique, alias le groupe le plus puissant de la presse informatique. Ils avaient un journal dédié aux machines Thomson et ils se sont dit qu'Amstrad se vendant bien, ils pouvaient essayer. C'est un mensuel, bon chic, bon genre, autrement dit, rasoir. Cela ressemble à un manuel scolaire, il vaut 28 francs (enfin ça ne les valait pas, le prix affiché étant de 28 francs). Il va durer moins d'un an.

« La lettre de l'Amstrad » est ce qu'on appelle maintenant une « fanzine », autrement dit un petit journal amateur publié par des amateurs pour des amateurs. Un « fanzine » (ou une, je ne connais pas le genre) est en général gratuit, ou peu cher ; malheureusement, j'ai perdu la trace de ce journal. Mais il sévissait déjà en 1985.

Enfin, last but not least, « Amstrad Magazine ». Le premier numéro est daté juillet-août 85, on y voit le CPC 664 à disquette en couverture, il coûte 18 francs, le journal, pas l'ordinateur. Contrairement à ce que vous pourriez penser, il n'a rien à voir avec Amstrad, en dehors du nom. Il a été lancé par les éditions Laser Magazine, dont le directeur, Jean Kaminsky, a fait le siège d'Amstrad depuis le début 85 pour avoir le droit d'utiliser le nom d'Amstrad dans le titre du journal. Tenace, il a obtenu gain de cause.

Tous ces journaux vont participer à l'expansion d'Amstrad, vont accompagner le succès des machines. La circulation atteindra 180 000 exemplaires mensuels pour les trois titres principaux au début de 1986. Aberrant. Dans le sens incompréhensible aujourd'hui : il y avait 180 000 personnes qui achetaient chaque mois un journal pour leur petit Amstrad ! C'est un phénomène. Au même moment, il y a plus de cinquante livres (cinquante titres !) consacrés à l'Amstrad par les éditeurs français. Vous doutez ? Vous avez le droit ! Voulez-vous tous les titres ? Un peu trop long. Je ne peux m'empêcher de vous citer les titres les plus attendus et les plus inattendus, suivant votre goût et vos inclinations.

Les classiques :

— 56 ou 102 ou 27 ou 99 ou 78 programmes pour l'Amstrad CPC (suivant l'éditeur)
— Le livre de l'Amstrad CPC
— Clefs pour l'Amstrad CPC
— Trucs et astuces pour l'Amstrad CPC

Les branchés :

— La bible du programmeur sur CPC
— Le langage machine du CPC
— Peeks et Pokes du CPC
— RSX et routines assembleur sur CPC

Les bizarres :

— Trois étapes vers l'intelligence artificielle sur CPC
— Méthodes de filtrage numérique sur CPC
— Introduction à ODDJOB pour CPC

C'est beau la littérature.

Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi des périphériques du genre synthétiseur vocal qui parle français ou cartes d'entrée-sortie, crayon optique, tablette graphique, que sais-je encore ?

On peut tout faire avec un Amstrad. Il existe un logiciel dont le titre est un programme à lui tout seul : « VOTEZ POUR MOI ». Incroyable. Mais c'est une publicité dans MicroStrad, sept/oct 85 page 11. Dans la pub, ils ajoutent même que c'est « le jeu de simulation politique le plus célèbre depuis qu'Yves MOUROUSI l'a présenté au journal de TF1 » (c'était en 1985).

Qui c'est Yves Mourousi ? Comme le temps passe !

Car les oies de la roche capitulaire sont proches des tarpons aigus (ceci, c'est de l'histoire ancienne, traduction libre et ésotérique de Tacite).

Je reviens au sujet.

À force de faire des retours en arrière et en avant, très cher lecteur, je comprends que vous croisassiez vos pinceaux. Après l'été 85, vous avez eu droit à un dîner de têtes à l'Élysée en mai 84, puis une poussée en avant sur la création des journaux amstradiens depuis mai 85.

Où sommes-nous ?

Où allons-nous ?

Moi je le sais.

Où allez-vous donc ?

Mais là où je vous emmène !

Intermède manuel

Sèvres, le 2 septembre 85

Les vacances ont été studieuses et concentrées. Un CPC 6128, plus un PCW 8256, c'est trois livres à traduire/adapter en quatrième vitesse. Le livre du 6128 ne pose pas trop de problèmes. C'est le manuel du 664, un peu remanié un peu étoffé ; et comme le manuel du CPC 664, il est produit en France.

Pour le PCW 8256, il y a deux manuels, un livre pour le traitement de texte et CP/M et un livre pour le Basic. Alan Sugar pense que le livre du Locoscript était trop technique et trop détaillé. Il a encore raison. Il m'énerve ! J'ai déjà insisté sur les problèmes de la documentation. Faut-il orienter vos efforts vers les néophytes et se faire reprocher la simplicité du manuel ? Ou faut-il favoriser les techniciens et les experts et se faire taxer d'élitisme ? Maintenant, je connais la solution. Évidente. Mais en 1985, les manuels du PCW 8256 ont été l'objet de critiques méritées et sévères.

Avant, je vous donne la solution, si jamais vous voulez concevoir un ordinateur ou un logiciel. Il faut écrire trois ou quatre livres. Trois manuels et une brochure. Une brochure de référence, cartonnée, style pense-bête. Et trois livres. Un pour les béotiens, facile, didactique, graphique. Un troisième livre pour les experts avec tous les circuits et détails inutiles qui permettent aux experts de se sentir experts. Et le deuxième, alors ?

Le livre du milieu, le deuxième livre, c'est pour les béotiens qui veulent en savoir plus ou pour les experts qui sont modestes et ont besoin d'informations qu'ils avaient pu oublier. C'est ce livre que l'on doit fournir avec tout ordinateur.

Si vous voulez faire des économies, vous faites uniquement le deuxième livre. Il suffira pour 90 % des acheteurs. Vous perdrez peut-être 9 % des novices, mais surtout 1 % des experts autoproclamés que vous ne pourrez jamais satisfaire.

Pour le PCW, c'est un problème : le livre est valable pour ceux qui se débrouillent en informatique et pour les novices qui avancent pas à pas et parcourent le livre en entier avant de se mettre à s'en servir sérieusement. Il aurait fallu un guide plus rapide d'une cinquantaine de pages, du genre prise en mains de votre bécane en six leçons, ce que plusieurs éditeurs ne manqueront pas de faire dans les six mois qui suivront la sortie de la machine. Ce n'était donc que moindre mal.

À l'exception des manuels Amstrad, je n'ai jamais lu un manuel d'ordinateur ou de logiciel en entier. Cela se comprend pour mon premier ordinateur, un VAX dont la documentation s'étendait sur plus de vingt volumes. Mais pour le Sinclair ZX80 ou l'Apple II qui m'ont permis de découvrir la micro-informatique, j'ai voulu pianoter après avoir parcouru les 10 premières pages de chaque manuel : après j'ai pesté quand je n'arrivais pas à trouver une information. Mais ça me permettait de comprendre et de répondre à propos aux branchés de l'informatique : « Et les pieds de pages, j'ai pas trouvé… » « Mais si vous regardez l'index, vous verrez qu'ils sont mentionnés pages 97, 105, 139… »

Et comme d'habitude, les avis de la presse spécialisée étaient plutôt favorables, les manuels du PCW 8256 étant plus qu'honnêtes pour l'époque. Il est vrai qu'aujourd'hui, un logiciel comme Sprint de Borland comporte trois manuels et une brochure d'une qualité quasi irréprochable, la situation a évolué en six ans, ce qui correspond à un siècle en micro-informatique.

Le CPC 6128 a été lancé aux États-Unis avant qu'il n'apparaisse en Europe : comme ils ont insisté pour avoir une machine avec 128 K, Alan Sugar teste le marché américain, tout en restant prudent ; mais il se dit que si ça marche il sera toujours temps de rentrer en force. Quelques journaux anglais et français, dont les correspondants US sont à l'affût, mentionnent ce lancement.

En Europe et plus particulièrement en France, l'annonce du CPC 6128 est du genre discrète : d'une part, il faut assurer la soudure entre le CPC 664 et le 6128, d'autre part, il n'y aura que 20 000 machines à vendre sur les quatre derniers mois de l'année, et nous ne voulons pas que les CPC 6128 arrêtent l'élan du CPC 464. Jean Cordier et son équipe de commerciaux a du mal à contenter les revendeurs, que ce soient les boutiques qui ont contribué au succès du CPC 464 en 1984 ou les chaînes de distribution qui ne veulent pas manquer le coche comme l'année précédente.

Le CPC 6128 aura donc droit à quelques pages de publicité dans les revues micro-informatiques, et un lancement discret vis-à-vis des médias. Malgré cela, l'accueil fut favorable : cinq colonnes à la une dans Hebdogiciel du 30 août 85 : « AMSTRAD CPC 6128 : PETIT, MAIS COSTAUD ».

Rétrospectivement, il paraît bizarre, étonnant non, de réaliser que la machine la plus vendue en France soit arrivée aussi discrètement sur le marché ; cela devrait apprendre l'humilité aux publicitaires et aux gourous du marketing.

Du marketing à la mercatique et réciproquement

Le bon produit au bon moment.

Tout le reste c'est de la littérature.

Correction : Le bon produit au bon moment au bon endroit.

Car le contexte local est primordial. Le CPC 6128 a été le moteur d'Amstrad France, un atout pour Amstrad Espagne, un honnête produit pour Amstrad UK, un succès mitigé en Allemagne, un échec aux États-Unis. Je corrige, une fois de plus : le bon produit au bon moment au bon endroit au bon prix !

Vais-je établir la loi mercatique de l'avenir ? Ou est-ce la loi marketing ? Ou est-ce encore la loi marquetinge ?

C'est vrai que c'est la quadrature du cercle ! Qu'est-ce ? Laisse. J'ai longtemps cru que la quadrature du cercle se confondait avec l'impossibilité de trouver un cercle carré, alors que la quadrature du cercle, c'est seulement la détermination du côté d'un carré ayant la mémère (ou plutôt la même aire) (autrement dit la même surface) que celle de l'intérieur d'un cercle de rayon donné. Facile.

Dans le langage courant, la quadrature du cercle « se dit de tout problème insoluble ».

Le CPC 6128 ne répondait donc pas totalement à la définition de la quadrature du cercle, car ce fut le bon produit, au bon moment, au bon endroit, au bon prix. Ce qui n'est donc pas insoluble. CQFD. Évident a posteriori. Donc le succès du CPC 6128 est évident a posteriori ; A posteriori, tous les généraux en retraite de l'armée française ont eu raison sur la Guerre du Golfe : il leur est arrivé de dire quelque chose qui n'était pas faux a posteriori. Les analystes ont toujours raison après. Ils savent vous expliquer pourquoi ça a marché. Pourquoi ça a foiré.

Alan Sugar se méfie des analystes. Des analystes en marketing. Des analystes financiers. Des analystes de tout bord. Car il est toujours facile d'expliquer après. Alan Sugar fonce : il lance des produits, il suit son instinct de consommateur final et il prend des risques. Mais sa philosophie est toujours la même : le bon produit au bon prix ; si en plus c'est au bon moment, au bon endroit, il est sûr de gagner. Le CPC 464, le premier produit micro-informatique Amstrad a eu la chance d'arriver au bon moment pour l'avenir d'Amstrad. Le CPC 6128 est arrivé au bon moment en France. Le PCW arrive au moment idéal en Angleterre. Le PC 1512 arrivera au bon moment partout en Europe.

Le jour où Alan Sugar trouvera le bon produit au bon moment pour les États-Unis, il aura décroché le Jackpot, en France on dirait la super Cagnotte.

Le CPC 6128 démarre en France en 85 avec discrétion pour Amstrad : les clients le réclament, les revendeurs l'exigent, la recette du succès. Mais en 85, c'est le CPC 464 qui est roi. En France, en Angleterre, en Espagne. C'est le dauphin en Allemagne et dans le Bénelux. Le CPC 6128 est une évolution logique du 464 et du 664.

Traitement médiatique de texte

Le PCW 8256 est différent. C'est un ordinateur professionnel, un ordinateur bureautique. C'est le tueur de machines à écrire. Le 6128 était attendu, logique. Le PCW 8256 est inattendu, inclassable.

Il fait la une dans la presse micro-informatique. En Angleterre, les journaux rivalisent dans la dithyrambe et citent les propos d'Alan Sugar le jour du lancement : « Nous mettons sur le marché un ordinateur de traitement de texte à la portée de toutes les petites entreprises, artisans, professions libérales, associations, sans oublier les grands patrons qui voudront en équiper toutes leurs secrétaires. » En France, le PCW fait la couverture de plusieurs journaux, dont Hebdogiciel et Science et Vie Micro.

Hebdogiciel, avec son style humoristique, titre : « PLOP, UN NOUVEL AMSTRAD » et ajoute le sous-titre suivant : « Monsieur Amstrad est un chaud lapin : Madame Amstrad vient encore de mettre bas. »

Comme c'est le numéro du 6 septembre 85 et qu'il a fait son titre sur le CPC 6128 dans le numéro du 30 août, la devise qui change toutes les semaines est devenue « Le 1er hebdo qui en a marre de faire la une sur Amstrad ».

Les premières lignes de l'article donnent une idée de la suite :

ENCORE ??? Ça devient presque routinier, la sortie hebdomadaire d'un nouvel Amstrad. Comme d'habitude, celui-ci est encore mieux et encore moins cher que ses prédécesseurs. Comme eux, il ouvre une brèche dans le monde informatique.

Tout bon.

Science et Vie Micro, dans un genre plus sérieux, n'est pas en reste. Outre une couverture où trône le PCW 8256, l'article central présente deux machines de traitement de texte, l'Amstrad PCW 8256 et le Wang 1107 Assistant.

C'est un comparatif entre les deux machines, intitulé :

« Traitement de texte : LE CHOC. »

Et c'est choquant pour certains.

En voici l'introduction :

Le britannique Amstrad, seul constructeur de micro-informatique familiale à connaître actuellement un succès sans nuage, vient d'annoncer un ordinateur spécialisé dans le traitement de texte, à usage exclusivement professionnel et à un prix stupéfiant : 7 000 F TTC avec l'écran, l'imprimante, le logiciel et deux langages. En exclusivité pour ses lecteurs, SVM l'a soumis au banc d'essai. Le résultat est étonnant : une machine agréable d'emploi, pleine d'idées nouvelles témoignant d'un véritable souci des besoins de l'utilisateur et qui mérite pleinement ses prétentions professionnelles. Au même moment, Wang, le spécialiste mondial du traitement de texte, met sur le marché un modèle visant les mêmes besoins, le 1107 Assistant. Nous l'avons aussi essayé. Il a pour lui quelques possibilités supplémentaires, une meilleure impression, et le poids de son constructeur, bien introduit dans les grandes entreprises. Mais le logiciel est bien plus malcommode, les concepteurs de la machine semblent avoir fait preuve d'une désolante paresse d'esprit, l'ensemble est encombrant et très bruyant ; et surtout, le Wang coûte cinq fois et demie plus cher (39 000 F à configuration équivalente) que l'Amstrad. Quelle plus belle illustration de la guerre de deux générations, celle qui oppose les constructeurs traditionnels d'informatique aux nouveaux venus, issus de la micro-informatique familiale ?

Voilà pour l'introduction. Mazette !

Les gens de Wang n'ont pas dû aimer. Les gens d'Amstrad ont aimé.

Surtout que le reste de l'article était à l'avenant. D'accord, le PCW 8256 était (est toujours) une bonne machine selon nous. Mais c'est réconfortant de le voir apprécié par un journal comme Science et Vie Micro. Ce journal étant (en 85 comme en 91) le mensuel le plus vendu (et de loin) de la presse micro-informatique, c'était d'autant plus encourageant pour nous. Le reste de la presse est du même acabit. Bien sûr, des deux côtés de la Manche vous avez quelques puristes technologiques qui y vont de leur petit couplet : pfeuh ! encore une machine avec un Z80 ! Et avec des disquettes trois pouces ! Et l'imprimante n'est ni à marguerite ni à laser ! Monsieur Sugar a-t-il entendu parler du processeur Intel 80286 ? On trouvera toujours des experts donneurs de leçons, qui savent toujours mieux que vous les raisons de l'échec ou du succès d'une machine, comment elle aurait dû être. Heureusement, Alan Sugar ne faisait pas ses machines pour les experts.

La presse informatique spécialisée et la presse grand public avaient plébiscité le PCW 8256. Poing à la ligne. Mais le texte le plus surprenant consacré au PCW 8256 venait d'une toute autre source :

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, demain la plus brillante ; une chose que nous ne saurions croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Londres ou à New-York ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; je ne puis me résoudre à le dire. Devinez-la ; je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ?

Eh bien ! il faut donc vous la dire : une formidable petite machine à écrire des lettres, avec écran, lecteur de disquettes, imprimante, clavier, logiciel de traitement de texte, le PCW 8256 vient de sortir. Et devinez qui est l'heureux papa : ce n'est ni Monsieur IBM, ni Monsieur Apple, encore moins Monsieur Commodore. Voilà qui est bien difficile à deviner ; C'est Monsieur Wang. Point du tout, Madame. C'est donc Monsieur Atari. Point du tout, vous êtes bien provinciale. C'est assurément Monsieur Sinclair ?

Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : l'heureux papa n'est autre que Monsieur Amstrad. Oui Monsieur Sugar ; Alan Michaël Sugar ; A.M.S. en bref ; chouchou pour ses féaux français !

Vous avez deviné l'auteur de cette lettre, bien sûr ! Mme de Sévigné ! Sacrée marquise !

23 au 28 septembre 1985

Sicob. RE-Sicob. RE-Sicob au carré plutôt.

Encore des Sicob ! direz-vous. Mais oui, nous en redemandons. D'autant plus que durant cette semaine, il n'y a pas un Sicob, mais deux Sicob (2 Sicobs ?). Un grand Sicob-CNIT à la Défense, payant et désert. Un petit Sicob-Boutique au Palais des Congrès : gratuit et nettement plus animé.

Pourquoi donc, cette dichotomie surprenante, me demandez-vous avec anxiété ? Parce que les dinosaures qui organisaient le Sicob à l'époque n'avaient pas encore admis l'importance de la micro-informatique ; les exposants de matériel puissant genre méga et mini-ordinateur, tout comme les fabricants de matériel de bureau ne supportaient pas de voir leurs stands envahis par des adolescents boutonneux et des fanatiques du bidouillage : conclusion, le Sicob-CNIT était très sérieux et triste à en mourir. Le Sicob-boutique était agité et passionnant.

Des nouveautés dans tous les coins, un foisonnement de jeunes sociétés, des montagnes de logiciels. Les jeunes fanas venaient en groupe voir les derniers modèles et se donnaient les derniers tuyaux pour pouvoir pirater leurs logiciels favoris. Car si Amstrad avait le vent en poupe avec le CPC 6128 et le PCW 8256, la concurrence n'était pas en reste. Il y en avait de tous les côtés, Commodore, Atari, Thomson, MSX, etc… Mais, allons-y plutôt dans l'ordre alphabétique des machines.

Traitement de la concurrence

Commençons par ma petite copine.

ALICE de chez Matra, c'est toujours la même bécane rouge, dépourvue d'extension, sans logiciels, sans intérêt, sans la moindre innovation : ils ont même trouvé le moyen de piquer nos idées publicitaires avec un gant de boxe et leur slogan me fait marrer : Victoire par KO 995 francs = 56 Ko. À voir la mine sur le stand, ils ont plutôt l'air d'avoir pris un uppercut dans la tronche. Bon, assez de méchancetés, je ne parlerai plus d'Alice de Matra, je reparlerai plutôt de l'Alice de Lewis Carroll.

AMIGA de Commodore. Une bien belle machine en effet, avec un 16 bits dedans, plein de couleurs (4096 pour être exact), un look d'enfer, 256 Ko de RAM. Bref, c'est tout bon. Sauf le prix : 21 000 francs avec le moniteur couleurs, prix annoncé au Sicob ; il va passer à 18 000 francs en janvier 86 quand il arrivera sur le marché français, mais c'est toujours cher. Trop cher. Ouf, le CPC 6128 n'a rien à craindre de ce côté-là. Surtout que pour les logiciels, c'est le quasi désert, disons genre Sahara avec quelques palmiers ; le patron de Commodore s'appelant Klébert Paulmier, ça donne des jeux de maux faciles dans la presse satirique hebdomadaire.

ATARI ST d'Atari : Tiens, pas de stand ATARI au Sicob Boutique ! Il étaient au Sicob-Cnit ? Ah bon ! Peut-être. Si c'est vrai, ils ont dû s'ennuyer. D'autant plus que le 520 ST n'arrêtait pas de ne pas être prêt.

APPLE : pas de nouvelles machines, mais tout plein d'extensions, de mémoires, de modems, etc… et aussi tout plein de T.Shirt et de jolis sacs Apple. Mais ce n'est pas le même monde qu'Amstrad. Apple c'est beau, mais c'est cher. Très cher. L'Apple II va bientôt disparaître et le Macintosh, c'est un autre monde.

COMMODORE 128 de COMMODORE : voilà un concurrent pour notre 6128. 128 Ko de RAM (tiens, tiens). Mais pas de lecteur de disquettes intégré, il faut acheter un lecteur séparé. Et un moniteur. Tout cela lui donne un prix d'environ 9 000 francs, la console valant 3 500 francs et le lecteur de disquettes 2 900 francs. Deuxième ouf de soulagement. Ce n'est pas le Commodore 128 qui va gêner le CPC 6128. Car ce n'est autre qu'un Commodore 64 avec 128 Ko de mémoire.

COMPATIBLES : Les compatibles PC de différentes marques commencent à percer sur le marché et leurs prix baissent. Laser propose un PC avec un lecteur de disquettes à 10 000 francs, d'autres emboîtent le pas. Victor, quant à lui, martèle sa publicité quasi comparative : « Victor, le compatible qui agace XXX. » Il y a aussi les Apricot d'ACT (comme ce sont des Anglais, ils ne disent pas abricot) de bien belles machines qui sont presque compatibles avec l'IBM PC. Elles sont bien meilleures que les PC, mais ne sont pas assez compatibles. Dommage. Ce sera le chant du cygne de l'Apricot.

MSX II présenté par plusieurs constructeurs, surtout japonais : le MSX(1), standard qui devait devenir un standard n'a pas eu de ventes standardisées. C'est donc la grande braderie des MSX(1). Mais attention, le MSX II va casser la baraque, qu'on se le dise : plus de couleurs, jusqu'à 256 en basse résolution, lecteur de disquettes, tout plein de sorties pour les périphériques. Ils sont beaux, mais à 7 000 francs sans le moniteur, ce n'est pas le pied. Exit un autre concurrent potentiel du CPC 6128. Et le standard MSX II sera encore moins standard que le MSX I. Car pour les logiciels, c'est encore le même problème : rares et chers.

QL de Sinclair : il est là, avec ses 4 logiciels en français, mais il est toujours aussi buggé ou bogué. Il est en promotion à 4 990 francs avec un moniteur de type Minitel. Le QL n'aura pas le succès du Spectrum. Mais il aura un petit peu plus de succès que la voiture électrique de Sinclair, une idée géniale et ridicule de Sir Clive Sinclair ; qui a en effet été anobli par la reine.

Thomson TO9 de Thomson : une bien belle machine, lancée en fanfare au palais de la Découverte (oui, Thomson m'avait invité : c'est beau le fair-play comme disait le Major !), avec lumière laser et le gotha de la Micro-informatique et des chébrans du gouvernement français ; les cocoricos dans tous les sens, le TO9 est la réponse de Thomson à Apple : on peut faire aussi cher qu'Apple mais moins bien…

Le TO9 est à la fois un familial et un professionnel, familial car compatible avec le MO5 et le TO7, professionnel parce que Thomson le dit ; il a deux logiciels intégrés (un traitement de texte et une gestion de fichiers, bonjour les bugs et vive les mises à jour) qui peuvent passer pour professionnels de loin dans le brouillard, mais ils ressemblent aux logiciels du Mac. Il y a un lecteur de disquettes 3 pouces et demi, un crayon optique pour attraper des crampes dans les muscles radiaux, supinateurs promoteurs, grand et petit palmaire, cubitaux antérieur et postérieur, extenseurs, sans oublier le biceps et le triceps et les muscles brachiaux qui composent votre bras et avant bras (encore, j'en passe et des plus tétanisés comme le muscle long extension du pouce). Le plus fatigué, à mon avis, ça doit être le grand palmaire. Bon, mais pour ceux qui n'aiment pas le crayon optique, ils peuvent avoir une souris en option. Ouf. Mais c'est un huit bits comme le 6128, et à part les logiciels éducatifs du TO7, Thomson indique que des centaines de développeurs sont en train de développer ; le look, pardon l'aspect général est seyant, professionnel. Un effort louable dans la définition du produit, même si la compatibilité MO5/TO7 a limité la possibilité de concevoir une machine vraiment professionnelle.

En résumé, une bonne machine.

— Mais le prix ?
— Le prix ?
— Moins cher qu'un Macintosh, mon bon monsieur !
— Mais encore ?
— 8 950 francs pour l'unité centrale, le clavier, le crayon optique et les deux logiciels intégrés (of course, puisque intégré veut dire déjà mis sur de petites puces dans la machine !)
— Sans écran ?
— pour l'écran il vous faut ajouter 900 francs pour le moniteur monochrome et 2 500 francs pour le moniteur couleurs.

Voilà le hic. À vouloir concurrencer Apple et le Macintosh, ils ont eu tout faux. Car il a des ambitions de Macintosh avec des performances inférieures au CPC 6128. Et comme machine de traitement de texte, il ne tient pas la route face au PCW 8256, qui rappelons-le, coûte 6 990 francs avec écran, lecteur et imprimante, avec un Locoscript qui vaut cent fois le « Paragraphe » du TO9.

Mais Thomson va vendre plein de TO9 dans le cadre du plan Informatique pour tous. Cela fera tourner les usines, et le plan IPT, c'est le gouvernement donc le contribuable qui paie.

Aussi, le 16 septembre au Palais de la Découverte, j'ai pu sabler le champagne aux frais de Thomson, donc aux frais du contribuable, donc à mes frais. Mais cela m'a coûté cher, ce lancement du TO7. À vous aussi. En plus, Michel Platini qui était annoncé a été remplacé par Hidalgo. La démonstration de Super-Foot sur TO9 perdit donc de son intérêt.

Vous me trouvez méchant et anti-national avec Thomson. Non. Simplement amer. Thomson aurait pu réussir autant qu'Amstrad ; et Amstrad n'en eut pas été gêné pour autant. La mainmise d'Amstrad sur la micro-informatique familiale française ne fut pas une situation saine. Et je pense que si Thomson avait duré et bien vendu, Amstrad aurait vendu plus de machines encore. Paradoxal, peut-être : néanmoins, dans le commerce, 1+1 peut donner 3 et l'absence de concurrence est aussi gênante qu'une abondance de concurrents ; il devient très difficile d'estimer un marché quand vous êtes seuls, la prévision devient périlleuse : vous risquez beaucoup plus la pénurie aussi bien que le surstockage.

Assez versé de larmes de crocodile. Thomson en septembre 85 a l'avenir devant lui. Et les gens de Thomson micro-informatique vivaient une aventure, comme nous. C'était l'euphorie.

J'ai caïman terminé (c'est normal pour un crocodile) le panorama de la concurrence à l'occasion de ce Sicob.

Car la CNIL n'est pas un concurrent. Mais elle avait un stand au Sicob. Normal, c'est la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés, qui vous informait que vous aviez le droit de refuser d'être fiché par un ordinateur, sauf celui de la police et de la sécu, évidemment. Mais comment se débarrasser des centaines de lettres qui m'annoncent en grand que j'ai gagné 1 million de francs et en tout petit que j'ai une chance sur 473 millions de gagner le premier prix ? C'est une bonne question.

À part une bergerie isolée sur le Larzac, je ne vois pas la solution.

Il y avait des tonnes de logiciels à ce Sicob, avec une amélioration faramineuse de la qualité pour ceux de la gamme 464/664/6128. Les machines de démonstration ont beaucoup travaillé, 6 joysticks ont disparu et 5 autres ont rendu l'âme.

Et Amstrad, dans tout cela ?

Le stand Amstrad au Sicob d'automne était plus grand qu'au Sicob de printemps qui était plus grand que celui du Salon de la hi-fi„ qui était plus grand que celui de Micro-Expo. Donc il était assez grand. On ne pouvait le manquer. La classe, quoi.

Alan Sugar avait fait le voyage à Paris. Petite réception en haut du Concorde Lafayette (c'était plus facile, il suffisait de prendre l'ascenseur) à l'intention de la presse et des gros revendeurs. Petite conférence de presse pour expliquer la stratégie et annoncer que nous étions heureux d'être contents, petites récriminations de la presse sur le prix exorbitant des disquettes trois pouces (70 francs) comparés aux prix moyens des 3 pouces 1/2, petits fours. L'euphorie. Petites démonstrations en avant-première des nouvelles machines en petits comités.

Pendant la nuit qui porte conseil, Alan Sugar ressasse les critiques sur le prix des disquettes et décide de frapper un grand coup. Il convoque le rédacteur en chef adjoint d'Hebdogiciel pour lui annoncer un scoop. Pourquoi Hebdogiciel et pas les autres ? Parce qu'Hebdogiciel est le seul hebdomadaire de micro-informatique, et qu'il veut que la nouvelle se répande au plus vite. Et qu'Hebdogiciel a encore la cote auprès de la direction d'Amstrad.

Contrairement à ce que vous pensez, Hebdogiciel ne dit pas que des compliments sur Amstrad : par exemple, le 18 janvier 85, il fait sa une sur six colonnes : AMSTRAD, LE REVERS DE LA MÉDAILLE, ils démolissent la plupart des logiciels du CPC 464, quatre seulement trouvant grâce à leurs yeux et quinze méritent la note zéro. Ils n'ont pas tout à fait tort, même s'ils sont un peu sévères pour trois ou quatre et que le logiciel qui a la meilleure note (19/20) est pour moi plutôt nul ; mais je ne discute pas des goûts et des couleurs. Une attaque en règle avec Missiles SCUD et satyre dans tous les coins. Donc, comme sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur, c'est plutôt bon signe.

D'autant plus que le 1er mars, nous avons droit à une amende honorable : « Amstrad, le revers du revers de la médaille ». Je vous en livre le passage significatif : « J'étais aux anges quand l'inventaire des logiciels pour Amstrad est paru dans l'hebdo : peu de logiciels et presque tous nuls. Après l'article élogieux sur l'ordinateur lui-même, j'étais vraiment ravi de cette lacune d'Amstrad.

Et aujourd'hui, je suis vraiment désolé : Je reviens de Londres avec des nouvelles terribles : les centaines de logiciels prévus pour Amstrad sont là ! Tous les bons titres, tous les must : Beach Head, Raid Over Moscou, Flight Path 737, Popeye, Bruce Lee… etc. etc. »

Donc ils étaient plutôt gentils, chez Hebdogiciel. D'autant plus que nous n'avions pas encore eu droit aux attaques frontales, celles qui font mal ou démolissent une machine, du genre :

— ALICE 90 : TOUT FAUX !
— LES FLICS D'APPLE
— COMMODORE NOUS PREND POUR DES CONS !
— ATARI : ENFIN UN LOGICIEL !

Comme cela faisait plus d'un an que le CPC 464 était sorti, nous nous demandions quand nous allions y passer. Car tous les constructeurs y avaient eu droit, à leur tempête du désert. De Thomson à IBM, de SINCLAIR à Oric, le vendredi matin était jour d'anxiété pour la plupart des attachés de presse. Il faut avouer que prendre son café le matin en lisant un encadré du genre « Apple fait dans sa culotte », ça doit faire drôle si vous êtes directeur de la communication chez Apple. Ils tapent à bras raccourcis sur les grands constructeurs, Apple et Commodore ayant droit à un traitement de faveur. Peut-être qu'en septembre 85, ils pensaient qu'Amstrad était un peu trop neuf pour avoir droit au traitement DCA antiaérien complet. Ou peut-être qu'Amstrad n'était pas trop mauvais ?

Hebdogiciel récompense Alan Sugar de son scoop en lui donnant un encadré sur la première page avec une photo d'Alan Sugar en couleurs, … en train de sourire ! Je me demande si le photographe s'est déguisé en grenouille ou s'ils lui ont fait prononcer « cheese » à Sugar, mais un sourire de Sugar, ce devait être un véritable scoop. Scoop est dans le Robert, c'est une nouvelle importante donnée en exclusivité (remarquez que je donne la traduction en français d'un mot français qui est un anglicisme). Mirez donc le scoop :

SCOOP : UNE INTERVIEW EXCLUSIVE D'ALAN SUGAR !

Vous avez l'air malin, là, ceux qui sont allés au Sicob Boutique. Alan Michael Sugar était là et vous l'avez raté ! Vous ne l'avez même pas vu ! C'est pas grave, je l'ai vu pour vous. Approchez-vous et écoutez, je vais vous raconter. Tout d'abord, rappelons aux incultes que vous êtes (je parle aux incultes, les autres, tournez-vous) qu'Alan Sugar n'est autre que le fondateur, le directeur, le chef le patron, le gérant d'Amstrad. D'ailleurs comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, Amstrad veut dire Alan Michael Sugar Trade Compagny. Les cultes peuvent revenir, j'ai fini par parenthèse. Donc voilà. Je me rends diligemment au Sicob la veille du bouclage de L'HHHHebdo, appareil photo en bandoulière, le stylo enfariné, l'œil aux aguets et je commence à arpenter consciencieusement les allées. Rapidement, j'entraperçois le stand Amstrad (qui est si grand qu'en fait je ne l'entraperçois pas, mais je le prends en pleine poire), au centre duquel se trouve une petite baraque noire portant le nom Amstrad écrit en lettres dorées géantes. Au travers des vitres fumées qui obturent la vision, je distingue une silhouette trapue, barbue et Sugarue. Vous avez deviné : c'est lui.

Nous échangeons un court dialogue, duquel il ressort qu'il ne veut pas dévoiler ses projets d'avenir (ce que je savais déjà), je prends quelques photos et je m'éclipse. Le soir même, il y a une conférence de presse à laquelle je ne peux pas assister (l'imprimeur nous donne douze coups de fouet à chacun pour chaque minute de retard). Peu importe : j'ai quelqu'un sur place qui me racontera l'intégralité du contenu de cette conférence dès sa clôture. Entretemps, je rentre à l'HHHHebdo, je tape un article génial, je rentre chez moi et je m'endors comme un bienheureux.

Le lendemain (car vous pensez bien qu'il y a une suite, je n'aurais pas commencé cet article comme ça si c'était fini), je reçois un coup de fil d'Amstrad France : « Venez vite, Alan Sugar veut vous parler. C'est un scoop. » Impossible d'en savoir plus. Je saute sur mon fougueux destrier de métal (ma mob, quoi), et deux quarts d'heure plus tard je suis sur place.

La presse anglaise s'est largement faite l'écho de l'apparence physique de Sugar. Il est trapu, l'air décidé, pressé, il a même déclaré : « Je fais des ordinateurs pour les camionneurs. Comme ça, tout le monde peut s'en servir. » Je l'ai vu la veille, c'est assez vrai. Il était jovial, massif. Aujourd'hui, il me serre la main nerveusement, m'invite à m'asseoir brusquement.

Marion Vannier participe à notre entretien : elle est présidente d'Amstrad France. Elle m'explique la situation en deux mots : « Lors de la conférence d'hier, les journalistes et les revendeurs présents ont reproché à Alan Sugar d'avoir choisi le 3 pouces comme standard de disquettes. Ce matin, il a décidé de baisser le prix des disquettes vierges à 35 francs. »

Effectivement, il a l'air plutôt furax. Et c'est pas le genre à s'embarrasser de préjugés.

HHHHebdo – Que s'est-il passé ?

A.M. Sugar – J'ai été surpris des réactions des Français à l'encontre de ce choix. Dans les autres pays, personne n'a rien dit ; ici, j'ai l'impression qu'on a l'habitude de chercher la petite bête, le défaut. On m'a dit que je n'avais pas de stock, que le trois pouces n'était pas un standard, que ce n'était pas un bon choix. On m'a dit aussi qu'il n'y en avait plus en fabrication.

HHHH – Alors ?

AMS – Alors j'ai décidé de prouver qu'il n'y avait pas de problème : je baisse le prix public de la disquette à 35 francs TTC. J'ai des stocks pratiquement illimités, je peux en inonder le marché si besoin est, la seule réponse possible à ces attaques était de le prouver.

Si on me le demande, je peux fournir immédiatement 200 000 pièces sur le marché français. J'en ai actuellement 500 000 dans mes usines anglaises. D'ailleurs, le MITI vient de publier son rapport pour le troisième trimestre 1985 : la plus forte exportation de disquettes tous standards confondus, a été effectuée sur le trois pouces. À nous seuls, nous avons fait vendre plus de disquettes que tous les constructeurs de 3,5 pouces et 5 pouces 1/4 !

C'est tout ce qu'il y a de plus vrai : j'ai eu l'occasion de consulter le rapport en question. Apparemment, il n'a pas besoin de bluffer. Rappelons quand même que le MITI est un organisme japonais dépendant du ministère du commerce extérieur qui contrôle toutes les exportations, autant de voitures que de piles électriques, de motos ou de disquettes.

HHHH – Comment avez-vous pris la décision de baisser les prix ?

Marion Vannier éclate de rire et me dit en français : « Vous savez, c'est pas le genre de type à réunir un conseil d'état pour prendre une décision comme celle-là. Il l'a décidé ce matin, alors que nous venions ici. Il est très impulsif. On peut considérer que c'est une erreur, mais pour l'instant, ça lui a toujours réussi. »

Sugar reprend en anglais :

AMS – Vous savez, l'action est la meilleure façon de prouver quelque chose.

HHHH – En passant, allez-vous vous implanter aux États-Unis ?

AMS – Pas directement. Sears (une chaîne de distributeurs) s'occupe de la commercialisation du 6128 aux USA pour nous ;

HHHH – Pourquoi, c'est un marché qui ne vous intéresse pas ?

AMS – Il est peut-être intéressant, mais pas dans l'immédiat. Nous ne connaissons pas assez le consommateur américain. Dans le futur, nous envisagerons peut-être d'implanter une filiale là-bas, mais encore une fois, pas dans le futur proche.

HHHH – Pourtant, il y a un an à peine, vous ne connaissiez pas le marché informatique européen. Vous vous êtes quand même lancé dedans sans hésiter.

AMS – Nous avions une certaine connaissance du marché de l'électronique depuis vingt ans. L'informatique et l'électronique ne sont pas très différents, en termes de commercialisation. Pour l'instant, nous faisons bien notre travail en Europe. Inutile d'aller saborder nos efforts dans une politique faite de tâtonnements aux États-Unis.

HHHH – Vous avez une idée du pourcentage du marché que vous pouvez atteindre ?

AMS – Aucune. Aucune, parce que les pourcentages ne veulent strictement rien dire. Imaginez que je sois fabricant de boutons de chemise. Si je détiens 50 % du marché des boutons de chemise, est-ce que je vais être un homme immensément riche ? Et si en plus, je me spécialise dans les boutons verts, je vais certainement détenir 90 % du marché des boutons verts. Et alors ? Ça va me donner la grosse tête, je pourrais dire partout que j'ai 90 % du marché mais ce n'est pas ça qui va me nourrir. Tenez, je crois que c'est Sinclair qui a la part du marché la plus importante en Grande-Bretagne. Je préfère tout de même être à ma place. En fait, plutôt qu'avoir la plus grosse part, je préfère vendre le maximum de mes possibilités. Je ne vise pas un créneau, je cherche à être le meilleur. Les chiffres, on s'en sert pour se gonfler le cerveau, pas plus.

HHHH – Sinclair, vous le connaissez, personnellement ?

AMS – Non, on est un peu comme deux bateaux sur l'océan qui se croisent en pleine nuit. Malgré les apparences, nous n'avons rien de commun, nous ne faisons pas le même métier, nous ne vendons pas les mêmes machines…

HHHH – Comment verriez-vous l'arrivée de compatibles Amstrad ?

AMS – Quel intérêt ?

HHHH – IBM a imposé son standard, tout le monde s'aligne…

AMS – Encore une fois, c'est bien pour se faire une grosse tête, mais pas plus. Chaque fois qu'un compatible IBM se vend, c'est un vrai IBM qui ne se vend pas. Ils s'en mordent les doigts, les pauvres. Et puis, le standard, parlons-en : je vends plus de disquettes pour mes appareils qu'il ne s'en vend pour tous les IBM, les compatibles et les autres !

HHHH – Parlons un peu bécanes. Vous ne voulez pas nous dire un peu quelle sera la prochaine machine ?

AMS – Non, je ne dirai rien. C'est ma politique et vous la connaissez.

HHHH – Si je vous dis 16 bits, vous me répondez ?

AMS – Je ne vous réponds rien. Mais je peux d'ores et déjà vous dire que la prochaine machine qui sortira l'année prochaine n'empiétera pas sur la gamme déjà existante, de même que le PCW 8256 (avec traitement de texte intégré) ne marche pas sur les plates-bandes du 6128. On ne peut pas aller plus loin que le 6128 dans le même créneau. Il a un lecteur de disquettes, 128 Ko de RAM, qu'ajouter de plus ? Une carte de 128 Ko supplémentaire ? Un bus d'extension ? À quoi bon ? La prochaine machine sera entièrement différente.

HHHH – Date d'effet de la baisse du prix des disquettes ?

AMS – Premier octobre.

HHHH – Et cette baisse s'effectuera partout, ou seulement en France,

AMS – Uniquement en France, c'est le seul pays qui râle.

HHHH – Comment ça, qui râle espèce de…

Oui, nous sommes coupables d'avoir mis en doute la bonne foi de ce brave Alan Michael Sugar (au demeurant fort sympathique). Résultat : les disquettes vont se vendre moitié moins cher. Ah ben ça c'est une bonne idée, on va mettre en doute la bonne foi de tout le monde jusqu'à ce que tout baisse de moitié ! Super ! Une croisade !

Admirez la prose. Car c'est le dernier article in extenso que je pompe dans Hebdogiciel ; je n'aimerais pas que vous puissiez croire comme les mauvaises langues l'ont insinué, qu'Amstrad a racheté Hebdogiciel ou qu'Hebdogiciel a racheté Amstrad.

Rumeurs de mauvais traitement

Le CPC 6128 est arrivé en France au mois d'août ; il a été discrètement distillé aux revendeurs. Nous avions annoncé à la presse que le CPC 6128 serait disponible en France dans des quantités raisonnables en janvier 86. Les revendeurs qui ont l'oreille sélective et voient que les 6128 sont disponibles à l'automne, oublient les restrictions verbales et s'insurgent de ne pas disposer des quantités qu'ils pourraient tous vendre ; et on commence à entendre le chœur des pleureuses : « Vous nous coupez la gorge, vous nous empêchez de faire des ventes sur Noël et les fêtes de fin d'année. Malheur, pauvres de nous, ingrats. Et vous faites du favoritisme : j'ai appris par un ami du cousin de la belle-sœur de l'arrière-grand-père d'un homme politique important (un homme politique est toujours important dans ces cas-là) que vous aviez livré 36 CPC 6128 couleurs au magasin MICROTARTEPRO du 16e, et vous savez ce qu'il fait ce magasin, il casse les prix ! Alors que moi, qui vous ai soutenu depuis le début (rappelez-vous, je vous ai acheté le premier compensateur hi-fi à galène en 1947 !), vous me livrez 12 malheureuses machines… »

Et ces mêmes revendeurs vont répéter leurs salades aux journalistes aux aguets… Amstrad ne livre pas… Pourquoi ?

Parce qu'ils n'ont plus de lecteurs de disquettes 3 pouces. Je le sais, j'ai un ami acheteur en Extrême Orient qui m'a affirmé, sous le sceau du secret, qu'Amstrad avait acheté les 40 000 lecteurs 3 pouces qui restaient en stock à Hitachi à vil prix. Mais après, il n'y en a plus. Ils sont fichus !! D'ailleurs, une autre source bien informée (si vous rencontrez une source mal informée, c'est louche) m'a dit qu'Amstrad ne payait plus ses fournisseurs…

Le marigot micro-informatique se repaît de rumeurs à cette époque-là : c'est le temps béni où, IBM ayant abandonné le PC Junior, nul n'est à l'abri d'une faillite retentissante. Et c'est vrai que tant de sociétés se sont créées pour profiter d'un boom certain, que beaucoup ont voulu conforter leur ego dans un trip technologique d'avant-garde, que le succès d'une poignée a fait tourner la tête à des milliers de doux rêveurs et à quelques requins redoutables ; pensez-vous, Steve Jobs a commencé dans le garage de ses parents et il est milliardaire en dollars. Bill Gates, le patron de Microsoft a commencé en bidouillant un Basic pour l'Apple II et il est lui aussi milliardaire ! À côté de cela, on oublie de vous mentionner les faillites colossales parce qu'un secteur dont la progression annuelle dépasse 30 % absorbe facilement les échecs. C'est au moment où la croissance se ralentit que seuls les plus forts financièrement peuvent survivre. Pour un Amstrad ou un Apple qui réussissent, vous avez combien d'Oric, Sinclair, Alice, Excelvision, Apricot, Enterprise, Laser, Hector, Adam Coleco, Sirius, Squale, Guépard, Lansay, DAI, Squale Memotech, Einstein Tatung, Yeno, Lynx, qui se plantent, je ne mentionne que les marques distribuées en France et j'oublie ceux qui ont plus ou moins abandonné la micro-informatique pour « se recentrer sur des activités plus profitables », comme Texas, Thomson, Ericsson, Philips, Digital Equipment, j'en passe…

Et les rumeurs les plus folles peuvent circuler : Olivetti a racheté Apple, IBM a le sida, Sinclair est belge, Amstrad prépare une bombe atomique portable, Atari achète Commodore, Commodore achète Atari, Commodore a fait faillite, Atari a fait faillite, l'informatique familiale n'existe plus, pourquoi pas, Dieu existe, Mourousi l'a rencontré !Dans le domaine du logiciel, c'est encore plus drôle. Un logiciel, c'est un programme qui est censé fonctionner sur un ordinateur. Pour faire un ordinateur, il faut se décarcasser comme on dit chez Ducros : il faut une usine de production, à défaut trouver un bon sous-traitant ; cela coûte cher.

Pour faire un logiciel, il faut un ordinateur et une idée astucieuse. Investissement minimum au départ, la fortune si votre idée est bonne. La quasi totalité des sociétés qui ont réussi dans le logiciel doivent leur succès à un produit, un seul, qui leur a donné la notoriété et un fonds de roulement qui a assuré le développement ultérieur. Dans la micro-informatique familiale et ludique, un jeu est la plupart du temps le tremplin du succès : après, il y a deux directions :

Numéro 1, vous prenez la grosse tête, vous confondez le succès opportuniste de votre jeu avec l'intime conviction que vous êtes un génie, vous vous lancez dans des projets coûteux sous le prétexte que puisque votre PACMAN s'est vendu à 373373 exemplaires sur l'Alice de Matra, c'est que vous avez le génie des affaires et cela dure deux ans au maximum.

Numéro 2, vous profitez de votre succès pour analyser la situation et vous construisez l'avenir, sachant qu'il y aura des hauts et des bas.

Faut-il préciser que les adeptes de la solution 1 se comptent par centaines ? Et qu'en France, les réalistes de la deuxième solution se comptent sur les doigts d'une main et demie ? (Et alors, mon demi-doigt ?)

Les rumeurs sont encore plus saignantes dans l'univers du logiciel. Normal. Un logiciel, physiquement, c'est presque du vent. Une cassette ou une disquette ou plusieurs disquettes et une notice d'utilisation qui va de l'élémentaire instruction RUN "JEU" au manuel en six volumes. Mais ce vent peut coûter de 100 à 100 000 francs suivant les cas. Et les concepteurs de logiciels se prennent pour des artistes. Un artiste n'a pas de prix. Donc, quand vous achetez un logiciel de traitement de texte à 4 990 francs, vous devez savoir que le coût physique du produit est de 200 francs (je suis large) et que le reste, c'est pour l'artiste ! Évidemment, l'artiste est multiforme : il faut bien payer le revendeur, la publicité, le marketing, les centaines, que dis-je, les milliers de programmeurs qui ont participé à ce chef-d'œuvre de l'intelligence humaine, les frais fixes, les frais financiers, les faux-frais, l'assistance téléphonique aux clients qui n'arrivent jamais à vous avoir au téléphone, et surtout l'image de marque. Il n'empêche. Payer 4 990 francs pour un logiciel de traitement de texte, ou 4 990 francs pour un PCW 8256 avec écran, unité centrale, clavier, imprimante et logiciel de traitement de texte LOCOSCRIPT, je vois une petite différence. Et je préfère le PCW 8256. Mais c'est normal, je suis partial.

D'autant plus que le prix que vous annoncez, 4 990 francs, ce n'était pas le prix en septembre 85 ! Touché. C'est là que le bât blesse.

Alan Sugar a fixé le prix du PCW 8256 à 399 livres sterling. Bien sûr, les revendeurs, gros et petits, lui ont dit : « Vous êtes dingue. Complètement dingue. Ce serait beaucoup mieux à 499 livres. Ou à 599 livres. 399, c'est pas assez cher du tout. Pas besoin de le brader à 399 livres. »

Alan Sugar a résisté.

À 399 livres, il gagne beaucoup d'argent s'il en vend beaucoup. Donc ce sera 399 livres.

Et il va en vendre 300 000 en une année en Angleterre.

Donc, il a eu raison.

Pour la France (et l'Allemagne), le problème est différent.

Contrairement à la légende, Alan Sugar n'est pas un dictateur. Il sait écouter et il tranche en connaissance de cause. En Angleterre, il connaît le marché d'une manière viscérale. Il sait résister aux revendeurs qui pensent marge alors que lui pense aux volumes, aux quantités. Mais pour l'Europe, il ne cherche pas à imposer ses idées dans des marchés qu'il sait ne pas connaître aussi intimement que le marché anglais.

Schneider en Allemagne étant un distributeur, est responsable de la stratégie. Ils achètent leur machines avant qu'elles soient vendues ils prennent leurs risques, Alan Sugar s'incline même s'il doute de leur stratégie.

Amstrad France est une filiale, mais Alan Sugar sait que les caractéristiques nationales d'un marché sont prépondérantes ; et Amstrad France se débrouille bien pour vendre les CPC 464, 664 et 6128.

— 399 livres hors taxes, cela fait environ 4 700 francs hors TVA.
— En France, il faut annoncer le prix avec TVA, ça nous fait combien ?
— À peu près 5 600 francs TVA comprise.
— On pourrait vendre le PCW 8256 à 5 990 francs TTC pour rester dans la tradition Amstrad… C'est un prix compétitif.
— Oui, mais le PCW 8256 est un ordinateur professionnel, donc le positionnement du prix est différent. Il faut que les revendeurs puissent faire de la marge…
— Bof !?
— Et puis on ne risque pas d'importation parallèle, le clavier est AZERTY, donc il n'est pas nécessaire de s'aligner sur le prix en Angleterre.
— D'autant plus qu'il va nous falloir créer une structure plus professionnelle pour répondre aux besoins des utilisateurs et du marché.
— C'est vrai, si on vend le PCW 8256 à 6 990 francs TTC par exemple, on pourra plus facilement rentrer dans le réseau de revendeurs bureautique, genre machine à écrire. Si on leur propose une marge de 20 %, ils vont hurler et ne vendront pas notre machine !
— Bof !?
— Mais si on le vend à 5 990 francs, est-ce que ça ne va pas porter tort aux ventes du CPC 6128 ?
— D'autre part, comme c'est un ordinateur professionnel, est-ce que le prix est aussi critique que sur le marché familial ? Tu as vu le prix qu'ils achètent un IBM ?
— Et la concurrence ? Il n'y a pas de concurrence. C'est un produit unique. Les produits dédiés traitement de texte comme le Wang coûtent plus de 30 000 francs !
— Regardez les prix des machines à écrire, pour 7 000 francs, vous n'avez pas grand-chose d'intéressant !
— Je suis partisan d'un prix de 6 990 francs. Cela nous donnera de la marge de manœuvre et nous permettra de créer une structure pour attaquer le marché professionnel.
— Personnellement, je pense qu'il vaudrait mieux le positionner à 5 990 francs, on en vendra nettement plus ; qu'en pensez-vous Alan ?
— Vous connaissez mieux que moi le marché français. Naturellement, j'aurais tendance à mettre le même prix qu'en Angleterre ; mais l'équation est relativement simple : si vous vendez 40 000 machines à 6 990 francs, il vaut mieux vendre les 40 000 machines à 6 990 francs. Mais si vous pensez en vendre plus de 60 000 à 5 990 francs. À vous de décider !
— Moi, je serais prudente.
— Je suis un éternel optimiste, je parie sur plus de 60 000…
— Je reste persuadé que pour attaquer le marché professionnel, il faut donner de la marge !
— Si la machine est demandée, réclamée par le client final, la marge n'a pas d'importance. Voyez l'exemple des CPC…
— Ce n'est pas la même chose, les CPC sont des ordinateurs familiaux…

Tour de table général. Arguments. Contre-arguments. Discussions serrées. Professionnel. Olivetti. IBM. Machines à écrire. Traitement de texte. Marché. Prévisions. Structure professionnelle. Concurrence. Préparer l'avenir. Prudence. Prudence agressive mais prudence. Après tout 40 000 machines en un an, c'est pas évident. Ce serait même un grand succès.

Cela représenterait plus de 50 % du marché des machines à écrire et de traitement de texte de plus de 5 000 francs…

La messe était dite.

Ce fut 6 990 francs.

Avec création d'un secteur professionnel dans Amstrad France. Et le début d'une guerre picrocholine à l'intérieur d'Amstrad, entre le secteur dit « professionnel » et le secteur dit « grand public ». L'objectif de 40 000 machines fut frôlé, avec un peu plus de 38 000 PCW la première année.

Un succès. Un grand succès. Oui, pour tout autre qu'Amstrad France, c'eût été un grand succès. Mais. Oui mais. Succès relatif. Ou échec relatif, c'est selon.

Un vilain petit canard français

Car les Anglais, dans le même temps, vont en vendre plus de 300 000. Oui, trois cent mille PCW vendus en Angleterre en 1986. C'est pas le succès, c'est le raz de marée. Incroyable, incompréhensible, étonnant, détonnant. Inattendu. Imprévu. S'ils s'étaient contentés d'en vendre entre 100 et 150 000, notre succès eut été reconnu : ils avaient l'avantage d'être une société anglaise en Angleterre, ce qui pouvait expliquer ce genre de ventes. Mais 300 000 PCW, une machine dédiée au traitement de texte, c'était impossible à imaginer a priori et c'est difficile de comprendre a posteriori.

Faisons donc un comparatif et essayons de comprendre ce raz de marée.

  1. Amstrad est une société anglaise.
  2. Le logiciel le plus utilisé à l'époque était le traitement de texte, que ce soit sur IBM ou Apple.
  3. À 399 livres, il coûtait moins cher qu'une machine à écrire plus ou moins sophistiquée.
  4. Le PCW n'était pas perçu comme un ordinateur, mais comme un outil de travail.
  5. La campagne de publicité était géniale. Le slogan, laissez tomber vos machines à écrire, montrait les avantages évidents d'un PCW sur une machine à écrire.
  6. Le logiciel Locoscript était bien supérieur à la plupart des produits de l'époque disponibles sur les autres ordinateurs, y compris IBM.
  7. Les limitations de la machine, à savoir l'écran perfectible, l'imprimante matricielle relativement lente, n'avaient aucune importance vu le prix de la machine.
  8. Les sociétés de logiciels anglaises ont tout de suite vu l'intérêt de la machine pour toutes les entreprises artisanales et associations à budget limité et ont vite lancé des produits compétitifs dans le domaine de la comptabilité et de la gestion, ainsi que des produits de PAO, alias Publication Assistée par Ordinateur permettant de produire des petits journaux internes ou associatifs ; bien sûr, cela ne valait pas les produits disponibles pour Apple, mais le rapport qualité/prix était évident.
  9. Le PCW était fourni avec CP/M, un système d'exploitation qui paraît aujourd'hui antédiluvien mais qui bénéficiait dans les pays anglo-saxons d'une base installée importante et d'une bibliothèque de logiciels très importante, la conversion au format 3 pouces était simple et rapide.
  10. Le succès du PCW va donner naissance à une foule de produits annexes : trois revues mensuelles consacrées au produit et aux logiciels, une cinquantaine de livres, cassettes d'initiation (audio et vidéo), des cours de formation spécifiques pour le PCW sur l'ensemble du territoire anglais.

Pour la France, quelles peuvent être les raisons du succès relatif ou de l'insuccès comparatif ?

  1. Le prix fixé à 6 990 francs TTC fut probablement une erreur, un positionnement comparable à celui de l'Angleterre aurait pu créer le déclic favorable à des ventes plus massives. Tout produit a un prix psychologique, qui l'aurait placé en concurrence plus forte face aux machines à écrire. À l'été 86, le prix descendra à 4 997 francs Hors Taxes (arguant que les machines à écrire et les ordinateurs professionnels étaient annoncés hors taxes, nous avions obtenu la permission d'afficher le prix HT), mais l'effet choc était émoussé.
  2. J'aurais dû franciser les touches spécifiques du traitement de texte, COUPE au lieu de CUT, COLLE au lieu de PASTE. Bien sûr il aurait fallu raccourcir RECHERCHE en RECH. Mais le fait d'avoir laissé ces dénominations en anglais ne pouvait qu'être un obstacle pour un certain nombre de clients potentiels.
  3. La publicité du PCW 8256 positionnait la machine comme un ordinateur de traitement de texte. Bien sûr, la supériorité par rapport aux machines à écrire était mise en évidence dans le texte de l'annonce publicitaire, mais il n'avait pas l'impact du message « Laissez tomber vos machines à écrire ».
  4. L'atout du système d'exploitation CP/M était très mince en France, les rares programmes en français étant soit trop chers, soit trop spécialisés.
  5. La littérature consacrée au PCW en France, si elle ne fut pas aussi importante qu'en Angleterre, fut néanmoins un facteur important : elle permit de pallier les lacunes du manuel ; en outre, une revue dédiée au PCW, l'Echo du PCW, vit rapidement le jour et se constitua un lectorat fidèle.
  6. L'Amstrad était considéré en France comme un produit professionnel, aussi bien à l'intérieur d'Amstrad France que par les revendeurs et les clients ; en Angleterre, bien qu'utilisé en majeure partie par des utilisateurs professionnels, il était perçu comme un produit de consommation courante, un produit grand public.

Le PCW incarne la quintessence de la philosophie d'Alan Sugar : dédramatiser l'outil informatique par une approche grand public, intégrer dans un produit tous les éléments nécessaires à son utilisation et le proposer à un prix intéressant.

Évidemment, les experts et les détracteurs ont toujours eu tendance à ramener le succès d'Amstrad au seul facteur prix : si Amstrad vend beaucoup de machines, c'est qu'il vend à prix cassés ; si c'était vrai, comment Amstrad aurait-il atteint des marges brutes de 25 % (bénéfices/chiffre d'affaires), ce qu'une société comme IBM n'a jamais réussi, et on ne peut pas taxer IBM de casser les prix.

Non, la philosophie d'Alan Sugar est à l'opposé du « cassage de prix » ; le procédé est lumineux dans sa simplicité : concevoir le PCW comme un produit complet (ordinateur, logiciel, imprimante), fixer le prix psychologique (399 livres) et ensuite, trouver le moyen de produire à un prix inférieur à 220 livres. Mais comme toutes les idées simples, il faut beaucoup de rigueur pour les traduire dans les faits. Alan Sugar se met dans la peau du consommateur final, de Monsieur Martin ou de Madame Dupont, pour imaginer son produit. Un exemple le montre bien. Locomotive voulant clarifier la nature du traitement de texte Locoscript, fit une liste des caractéristiques possibles, en les classant en trois catégories : indispensable, utile et évolué. Alan Sugar répondit aussitôt que le logiciel devait avoir les éléments indispensables et utiles et qu'on pouvait se dispenser des éléments évolués. Et les interventions d'Alan Sugar dans la conception du produit et du logiciel étaient toujours en fonction de l'utilisateur final ; il insista par exemple pour que la fin d'une page soit indiquée par un large trait horizontal sur la largeur de la page alors que Locoscript aurait préféré un petit symbole qui aurait indiqué la fin de la page.

Alan Sugar fut lui-même surpris du succès du PCW 8256, plus exactement du raz de marée. Il est évident qu'un chef d'entreprise espère et prévoit le succès, mais pas à ce point-là. La commercialisation du PCW 8256 (ajoutée au succès des autres produits) fait plus que doubler le chiffre d'affaires et tripler les bénéfices. Le chiffre d'affaires passe de 136 millions de livres (1,5 milliards de francs) à 304 millions de livres (3,4 milliards de francs). Et s'il est facile de doubler son chiffre d'affaires quand la société est petite, c'est beaucoup plus difficile à ce niveau-là ; il est rare qu'une société dont le chiffre d'affaires est supérieur au milliard de francs augmente de plus de 25 % sur une année. Cela arrive, mais c'est rare. Pour vous donner une idée de comparaison, Amstrad est passé en un an du chiffre d'affaires de Radio France au chiffre d'affaires de TF1.

Quant aux bénéfices, suffit-il de dire que cette année-là, ils étaient supérieurs à ceux de Carrefour, une société profitable dont le chiffre d'affaires était supérieur à 50 milliards de francs. Cela ne vous suffit pas ? Donc les bénéfices furent de 830 millions de francs (pas mal pour un chiffre d'affaires de 3,4 milliards). Mais les histoires d'argent ne vous intéressent pas.

Moi non plus.

Mais ça aide à comprendre.

À comprendre qu'Alan Sugar, en plus d'envahir la micro-informatique familiale et textuelle, se faisait des roubignolles en or !

Stop.

Censuré.

On ne dit pas cela dans un livre sérieux consacré à l'histoire de la micro-informatique, enfin une portion de la micro ; une portion de micro, c'est tout petit.

Remarque en passant pour les économistes, les chiffres de référence ont été honteusement pompés dans le Quid 1990, pages 1292 sqq. (Même l'abréviation sqq est empruntée au Quid, cela veut dire page 1292 et les suivantes…).

Traitement de stocks

L'année 85 se termina en beauté.

Les manuels destinés aux PCW 8256 furent terminés un mois après l'arrivée des machines : vous imaginez ma popularité dans les sphères directoriales supérieures.

Il n'y a pas assez de machines.

Pas assez de CPC 464.

Pas assez de CPC 6128.

Pas assez de CPC 664.

Les revendeurs râlent.

Les clients râlent auprès des revendeurs.

Les revendeurs râlent donc encore plus :

— Comment, vous n'avez pas prévu le succès de vos machines ? C'était évident !
— Quand avez-vous commandé vos machines ?
— En octobre !
— Et la prévision ? Vous auriez pu les commander en été !
— Comment voulez-vous que nous eussions su que les Amstrad auraient un tel succès ?
— Je vous remercie pour la question et je vous la retourne comment voulez-vous que nous sachions ce que vous allez vendre en décembre si vous nous ne le dites pas auparavant ?

Nous sommes pris au piège.

Au piège du succès.

C'est agréable.

Mais prudence, nous avions assuré.

Évidemment, aujourd'hui, tout le monde sait que les micro-ordinateurs Amstrad ont cassé la baraque. Mais pour la petite société qu'était Amstrad France, imaginer de vendre plus de 100 000 ordinateurs sur six mois était un pari hyperpascalien, disons un gros pari ; après tout, en plus des petits constructeurs, il y avait Thomson, les soi-disant redoutables MSX, Sinclair, Oric, Commodore et Atari. Aujourd'hui, cela paraît évident, mais Amstrad avait à peine plus d'un an de micro informatique en France.

Conclusion. Pas assez de machines, pas assez de disquettes trois pouces, beaucoup de mécontents.

D'un autre côté, pour être honnête, ce n'était pas si dur que cela. Car nous favorisions les revendeurs du début, même si ce n'était pas dit. Et quand le produit est demandé par les clients, cela vaut cent fois mieux que d'essayer de vendre des mirlitons à la porte d'un cimetière.

La demande était supérieure à l'offre.

Ce qui est le signe d'un produit qui réussit.

Mais dans la micro-informatique, il faut se méfier.

Les produits qui ont eu du succès en 84 en France sont démodés en 85. Tout le monde veut des Amstrad. Et nous n'avions pas prévu l'étendue du succès. Et même si nous avions prévu l'étendue exacte du succès, il aurait fallu la justifier le jour des commandes.

Mettez-vous à notre place, une seconde, SVP !

Faut-il au mois d'août commander 100 000 ou 200 000 micro-ordinateurs pour les vendre sur les mois de novembre-décembre-janvier ? Si nous avions vendu des tubes de dentifrice, nous aurions pu disposer d'historiques, d'études de marketing détaillées, et le marché eût été évident. Mais le marché des micro-ordinateurs familiaux n'avait rien d'évident !

— Vous avez l'air de vous excuser…
— Non, je ne m'excuse pas, j'explique, Germaine !!!

Nous nous sommes donc plantés allègrement et il n'y eut pas suffisamment de CPC en France pour les fêtes de fin d'année en 1985.

Rétrospectivement, je trouve que ce fut une bonne chose.

Car lorsque le produit sorti par Amstrad n'a pas eu le succès escompté, on ne s'est pas retrouvé avec des machines invendables en quantités catastrophiques.

Sur la fin de cette année 85, c'est toujours l'euphorie. La pénurie est relative : les Amstrad sont les machines dont on parle. Et les critiques viennent beaucoup plus des revendeurs que des clients. Bien sûr, il y a des mécontents qui ne sont pas arrivés à acheter leur CPC pour la grande occasion de Noël ou du Nouvel An.

Amstrad a un avantage énorme. La fiabilité. Car la plupart des micro-ordinateurs familiaux concurrents avaient des problèmes de fiabilité. Et c'était une bénédiction pour les utilisateurs de trouver un matériel qui ne tombait pas plus en panne qu'une télé ou un système hi-fi.

Bien sûr, il y a eu des Amstrad en panne. Mais rapporté aux quantités vendues, c'était négligeable.

Jean Cordier, qui venait de la hi-fi, avait pris le problème en main. Venant de la hi-fi, il savait que le service après-vente conditionnait l'avenir à long terme d'une marque. Il organisa un système de station-service à la mode hi-fi, c'est-à-dire produit grand-public, qui couvrait l'ensemble de la France.

Bien sûr, ce n'était pas parfait ; il y a toujours des pièces détachées qui posent des problèmes, et le courrier comminatoire provient toujours des clients qui ont eu des problèmes non résolus. Mais vu le nombre de machines en circulation, Amstrad en tira une réputation de fiabilité.

Scène lors d'un salon : un revendeur vient se plaindre du nombre de machines en panne qui posent des problèmes.

Le revendeur (du Sud-Ouest, un accent adorable, mais une tendance à exagérer) :

— C'est un scandale, j'ai une cinquantaine de machines en panne dans la station-service !

Jean Cordier :

— Quelle est votre raison sociale ?
— Micro Machin Sud Ouest.
— Voyons les chiffres dans mes statistiques !

Jean Cordier sort son listing informatique.

Le revendeur, médusé de tant d'à propos :

— Disons, c'est plutôt une vingtaine qu'une cinquantaine.
— Voyons, voyons, Micro-Machin Sud Ouest…
— … Oui, effectivement, vous nous avez renvoyé dix-sept machines ; sur ces 17 machines, 8 vous ont été renvoyées car elles fonctionnaient parfaitement, probablement une cassette qui ne passait pas… ?
— C'est possible

Jean Cordier, un peu ironique :

— Sur les neuf machines restantes, il y en a quatre que la station service a reçu il y a 48 heures… deux qui vous ont été renvoyées hier, une que vous avez essayé de bidouiller vous-mêmes, et deux qui ont nécessité une réparation… scandaleux, vous dites ?… Combien avez-vous vendu de machines ?

Le revendeur :

— À peu près 800 CPC, je suis un de vos bons revendeurs ; à propos, vous ne pourriez pas me fournir un peu plus de CPC 6128…

Et le revendeur invita Jean Cordier à un bon repas la prochaine fois qu'il passerait par PAU (tiens, ça se précise, mais c'est pour que le revendeur se reconnaisse…).

Tout cela pour dire que si ça râlait dans les chaumières, tout était relatif. Le Français est un Français râleur à la puissance quatre. J'exagère. Disons au carré.

La fin de l'année 85 fut donc fantastique pour Amstrad France. Le vent en poupe, un CPC 464 en pleine maturité, un nouveau CPC 6128 qui complétait utilement la gamme familiale dans le marché dit professionnel.

J'oublie le CPC 664. D'accord. C'est vrai que ceux qui ont acheté le 664 et ont vu arriver le CPC 6128 peu après au même prix peuvent se considérer comme frustrés ; pourtant, sur la fin de l'année 85, nous avons vendu plus de 10 000 CPC 664, après le lancement du CPC 6128 : bien sûr, il y avait pénurie de 6128… mais… mais… pour moi, un 664 vaut un 6128. Les 64 Ko supplémentaires ne sont qu'un argument publicitaire : un Z80 ne peut gérer que 64 Ko en ligne ! Mais alors, le PCW 8256 à 256 Ko, à quoi ça sert ? Le PCW a été conçu pour Locoscript pour gérer jusqu'à 512 Ko, le problème n'est pas le même… Ouh là là, ça devient trop compliqué, pouce. Et même trois pouces ! Il va falloir que j'étoffe le dictionnaire technique lors de la prochaine édition. Mais la prochaine édition, il faudra qu'elle soit illustrée. C'est plus facile pour expliquer le matériel informatique : comme disait Mao-Zé-Dong, un idéogramme vaut cent mille caractères latins.

Traitement de la vigne

D'après les experts œnologues, 1985 fut une année exceptionnelle, même prestigieuse pour les Bourgogne rouges et les Beaujolais. Ce fut aussi une grande année pour les Bordeaux rouges, les Bourgognes blancs, les Alsace, les Sancerre, les Anjou, Chinon, Bourgueil. Une très bonne année en général.

Pour Amstrad, ce fut une grande année. Mais l'année exceptionnelle du cru Amstrad, ce fut 1986, du genre annus mirabilis.

Je vous invite à la goûter avec moi.

★ EDITEUR: QWERTY
★ ANNÉE: 1993
★ LANGAGE:
★ LiCENCE: COMMERCIALE
★ AUTEUR: François QUENTIN

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L'Amstrad CPC est une machine 8 bits à base d'un Z80 à 4MHz. Le premier de la gamme fut le CPC 464 en 1984, équipé d'un lecteur de cassettes intégré il se plaçait en concurrent  du Commodore C64 beaucoup plus compliqué à utiliser et plus cher. Ce fut un réel succès et sorti cette même années le CPC 664 équipé d'un lecteur de disquettes trois pouces intégré. Sa vie fut de courte durée puisqu'en 1985 il fut remplacé par le CPC 6128 qui était plus compact, plus soigné et surtout qui avait 128Ko de RAM au lieu de 64Ko.