PEOPLES ★ CES ORDINATEURS SONT DANGEREUX: CHAPITRE I ★

Ces Ordinateurs Sont Dangereux: L'aventure Amstrad - Chapitre 01

DESSINE MOI UN ORDINATEUR
où le lecteur découvre la contribution de Monet
et d'Einstein au lancement d'un ordinateur.

Il me les faut morts ou vifs, ces putains de bâtards…” la voix d'Alan Sugar était plutôt calme, mais il était visiblement en colère. Il venait d'entrer dans le bureau de Bob Watkins, le directeur technique d'Amstrad, et le ventilateur japonais sur le bureau de Watkins, avait peine à rafraîchir l'atmosphère, même s'il est difficile d'imaginer une réelle canicule à Londres, en ce mois d'août 83.

Pourtant il faisait chaud dans ce petit bureau du nord de Londres ; depuis la perte de leur Empire, les Anglais ont le vague à l'âme chaque fois que la chaleur ose pointer le bout de son nez au milieu du brouillard londonien.

« Enfin, c'est pas possible, ils n'ont pas pu s'évanouir dans la nature comme ça ! En tout cas, il faut trouver une solution vite fait. »

La situation était évidemment critique, en effet. Le 30 juin 83, Alan Sugar avait annoncé à la City de Londres (autrement dit la bourse de Londres, où les chapeaux melons avaient plus d'importance que les ordinateurs) des résultats prometteurs : 8 millions de Livres Sterling de bénéfices (90 millions de Francs à l'époque) pour un chiffre d'affaires de 51 millions de livres. Il avait aussi annoncé qu'Amstrad travaillait sur de nouveaux produits et que la croissance de sa société continuerait d'étonner les milieux financiers.

Amstrad.

Un nom un peu étrange pour une société, qu'il avait créée en 1968. AMS pour Alan Michael Sugar, ses initiales, TRAD pour Trading Corporation ou Société Commerciale pour un Français. Né en 1947, il venait de fêter ses 36 ans, et les foyers anglais achetaient ses systèmes audio par wagons.
Août 1982

La CB (Citizen Band, cette mode qui a duré presque aussi longtemps que le scoubidou et qui permettait à des adultes de se prendre pour des extra-terrestres infantiles… Ours Blanc appelle Vierge Noire sur le canal 37… Over) vient de se casser la figure après avoir été légalisée par le gouvernement de sa Majesté la Reine Elisabeth II et par la plupart des pays européens, l'attrait principal de ce mode de communication ayant été sans doute son caractère interdit agrémenté de l'appartenance à une confrérie informelle au langage codé, sa légalisation lui enleva son aura mystérieuse.

Alan Sugar venait de prouver avec la CB sa capacité à sentir un marché. Il avait liquidé toute sa production six mois avant les autres et s'était retiré d'un marché dans lequel il ne voyait pas d'avenir.

Mais il faut se développer, croître ; qui n'avance pas, recule. Que sommes-nous, où allons-nous ? Éternelles questions auxquelles Alan Michaël Sugar doit trouver une réponse !

Alan, dessine-moi un ordinateur !

1982, c'est l'embellie des micro-ordinateurs aux États-Unis et en Angleterre. Apple, Commodore, Sinclair (Clive, celui qui sera anobli par la Reine, à ne pas confondre avec le Saint), sont devenus des noms connus ; même IBM vient de s'y mettre en août 81 avec son PC. Thomson en France va lancer son TO7 (nous aurons à en reparler… malheureusement, y aura pas Findus). Les gens sont devenus fous : ils achètent n'importe quoi, pourvu que ça s'appelle micro-ordinateur ; il y a des fils partout, il faut s'acheter les lecteurs de cassette, des alimentations qui claquent, ça bloque la télévision, les programmes sont difficiles à trouver, les notices pour utilisateurs sont rédigées en papou mâtiné de japono-anglo-saxon, et si je vous enfonce mon PAL dans votre SECAM, ça marche pas, apportez-moi donc un convertisseur… Bref, c'est la galère ; mais ça se vend comme des petits pains, des Mac Donald aux États-Unis, des camemberts en France…

Revenons à nos moutons.

Pardon, mon petit prince, les droits sont vendus aux Japonais, revenons à nos ordinateurs.

Alors donc, Alan Michaël Sugar, en cette fin d'été 82, se met à dessiner un ordinateur, un micro-ordinateur.

Alan Michaël, il ne sait pas ce que c'est un micro-ordinateur sur le plan technique, et il ne veut pas le savoir (au début, parce qu'après, il va en connaître un rayon, ou plutôt, comme ce n'est pas une bicyclette, un bit) ; donc Alan Michaël Sugar, il dessine son ordinateur et il y met un écran (ben oui, les autres, avant, ils ne s'étaient pas rendu compte que c'était plus facile à vendre et à fabriquer avec un écran), deux fils et une belle console : un clavier avec de jolies touches en couleurs, un lecteur de cassette attaché (on dit intégré quand on est branché) et le clavier avec cassette que j'ai appelé console, il le fait long comme un jour sans pain, ou si vous préférez, aussi long qu'un bon pain de boulanger, environ 60 cm : même si après, on ne met pas beaucoup de puces (processeurs) dedans, les acheteurs auront l'impression d'acheter un outil professionnel.

Car c'est là une des lois fondamentales d'Alan Michaël Sugar, que ce soit pour les postes radios, hi-fi, audio, télés, magnétoscopes ou ordinateurs : il faut que le consommateur ait l'impression d'en avoir pour beaucoup plus que son argent, et qu'il en ait pour beaucoup plus que pour l'argent qu'il aurait pu dépenser ailleurs : nous reviendrons sur la philosophie d'Alan Sugar qui est à base de marketing, plus du marketing, toujours du marketing (l'académie française qui veut s'occuper d'ortografe a dit qu'on devait dire mercatique ; c'est dans le dictionnaire Robert, mais quand les bélîtres qui nous gouvernent auront compris la force de l'usage, les poules auront des dents à pivot).

Donc l'ordinateur d'Alan Michaël est tout beau. Un bel écran, une belle console avec plein de touches, simple à brancher, comme les chaînes hi-fi qui ont fait sa fortune (ses détracteurs disent que c'est pas de la hi-fi, c'est de l'audio ; c'est peut-être vrai, mais nous développerons ce thème plus tard). Il est beau cet ordinateur, mais il n'y a encore rien dedans.

Et comme Alan Sugar tout comme Bob Watkins ne sont pas encore au fait des arcanes de la fabrication de l'intérieur d'un ordinateur, que pour eux hard et soft (pour hardware = matériel et software = logiciel) ont une connotation plus érotique qu'informatique, ils font appel à deux ingénieurs qui ont déjà travaillé pour Amstrad et qui prétendent s'y connaître en ordinateurs ; et pendant qu'Alan et Bob se polarisent sur l'aspect extérieur et l'ergonomie de l'ordinateur, ils supposent que leurs deux ingénieurs progressent de même sur la partie interne de la machine, à base de processeur 6502 (comme les Apple 2 et Commodore 64), 32 K de mémoire, 8 ou 16 couleurs, bref aussi enthousiasmant qu'un VIC 20 (machine que l'on peut dénigrer en France car personne ne l'a achetée).

Patatras, nos deux ingénieurs ont un peu trop gonflé leurs biceps et quand ils réalisent qu'ils ne pourront pas produire ce qu'ils ont promis à Alan Sugar, ils prennent la poudre d'escampette…

Retour à la planche à dessin

Nous revoilà revenus au début de l'histoire, à la colère noire d'Alan Sugar en cette chaude matinée d'août 83.

— Bob, tu vas me trouver ces putains de salauds !

Puis aussitôt,

— Mais en même temps, il faut trouver une solution de rechange vite fait. Tu as une idée ?

Ce court dialogue destiné à mettre en scène Alan Sugar et (accessoirement) Bob Watkins risque d'étonner plus d'un lecteur et de l'amener à penser que c'est un livre de fiction. Que nenni !

C'est une des qualités (certains disent défaut) d'Alan Sugar : il ne mâche pas ses mots, il va droit au fait et il ne s'embarrasse pas de circonvolutions littéraires ; le maître mot, c'est l'efficacité ; toute réunion à deux, à trois ou à dix doit aller droit au fait.

Alan Sugar parle vert, quelquefois très vert ; mais dans tous les cas, c'est toujours bref, pour lui autant que pour les autres ; il ne peut pas supporter les gens qui ont du temps à perdre (il faut laisser le temps au temps serait interdit chez Amstrad si ça pouvait se traduire).

Bob Watkins se tortura les méninges quelques instants :

— Faudrait voir avec ces gens d'Ambit à Brentwood ; tu te rappelles, ils ont travaillé pour nous plusieurs fois ; il y a ce gars, Roland Perry, et William Poe, un des copains de Stan. Ils s'y connaissent en ordinateurs, ils éditent même un journal d'électronique.

Stan Randall avait été envoyé par Alan Sugar à Hong Kong pour monter la filiale Amstrad en Extrême Orient qui s'occupait de l'approvisionnement et de la sous-traitance.

« C'est une possibilité… ils nous ont bien aidés pour la CB, passe-leur un coup de fil.

Et n'oublie pas de me retrouver ces deux escrocs, Bob… »

Allan Sugar quitta le bureau.

Bob Watkins prit d'abord rendez-vous avec Roland Perry pour le lendemain puis appela un de ses assistants, le mit au courant du problème et le chargea de retrouver la trace des ex-inventeurs du premier ordinateur d'Amstrad qui ne verrait pas le jour, du moins sous cette forme.

Les locaux d'Amstrad étaient situés dans un faubourg nord de Londres, à Hackney. C'étaient des entrepôts comme il y en a beaucoup à cet endroit et leur aspect n'avait rien de particulièrement engageant ; ils avaient dû connaître leur heure de gloire lorsque le soleil ne se couchait jamais sur l'Empire Britannique et avaient vu passer des tonnes de textiles de toutes origines. Une noria incessante de camions avaient du mal à se frayer un passage au milieu d'une circulation grandissante dans des rues peu adaptées à ce trafic. Le mois d'août était la période où les grandes chaînes de distribution hi-fi, équivalentes à la Fnac et à Darty commençaient à engranger leurs stocks pour la période de fin d'année. Des milliers de cartons de radios, de systèmes audio et de haut-parleurs transitaient par ces entrepôts à cette période de l'année.

Bob Watkins se fraya un chemin à travers ces cartons jusqu'à son bureau. Il prit connaissance des télécopies en provenance de Hong Kong, donna ses instructions et après avoir pris possession d'un carton avec les prototypes de l'ordinateur et les documents qui s'y rapportaient, prit sa voiture et se dirigea vers Brentwood, une petite ville à une vingtaine de kilomètres à l'est de Londres.

Arrivé dans le bureau de Roland Perry, il posa le carton sur le bureau :

— Il paraît que vous vous y connaissez en ordinateurs. Voilà, nous avons ce micro-ordinateur en projet et ceux qui l'ont conçu n'arrivent pas à s'en sortir. Est-ce que vous pourriez vous charger du boulot : je veux dire, le finir pour nous ?

Après cette entrée en matière, il fallut donner des explications plus circonstanciées ; expliquer le pourquoi et le comment, et surtout l'urgence. Il fallait qu'Amstrad lance son ordinateur début 84.

Bob Watkins et Roland Perry parlèrent micro-ordinateurs. À l'été 83, le marché anglais était dominé par Sinclair avec son Spectrum, Acorn avec le BBC, Commodore 64 et Oric, tous vendus sans écran, à des prix variant de 1 500 francs à 4 000 francs. Le marché pour 1984 pouvait s'évaluer à près d'un million d'unités et cela expliquait l'intérêt pour Amstrad de se lancer sur le marché. Bob Watkins expliqua dans les grandes lignes la stratégie marketing, indiqua les caractéristiques définitives de la machine et montra le clavier et les circuits :

— L'extérieur de la machine est pratiquement fixé. Reste à savoir si on peut garder une partie des circuits que ces imbéciles ont conçus.

Roland Perry jeta un œil au prototype et consulta les documents que lui avait remis Bob Watkins, qui représentaient le travail effectué par les deux lascars inefficaces.

— Bof ! pas très pro, ce boulot !

— Deux choses essentielles : un, ce projet est top secret, le nom d'Amstrad ne doit apparaître à aucun prix ; deux, il faudrait que ce soit fini en janvier, dans cinq mois au plus tard !

Roland Perry réfléchit quelques minutes, et demanda finalement :

— Pour quand vous faut-il une réponse ?

— Pour hier !… Je plaisante à peine. Disons que nous voudrions être fixés dans trois jours.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Roland Perry ne savait pas dans quelle galère il s'embarquait. À l'origine du premier Amstrad commercialisé, le CPC 464, puisqu'il faut l'appeler par son nom, il ne se doutait pas qu'il devrait veiller au développement d'une dizaine de familles d'ordinateurs, et si on compte les versions locales vendues dans plus d'une centaine de pays, un millier de modèles différents pour plus de dix millions d'ordinateurs vendus à fin 90.

Bob Watkins rentra à Londres et croisa Alan Sugar dans un couloir :

— Alors ?

— Réponse d'ici trois jours. Mais je crois que Perry est le gars qu'il nous faut.

— Tu n'oublies pas nos deux escrocs ?

— Ça, ça ne s'oublie pas !

Croquis ferroviaires

De son bureau au premier étage, Richard Clayton regarda avec attention la scène qui se déroulait sous ses yeux : une vingtaine de bovidés à la queue leu leu rentraient dans l'abattoir de Dorking pour se faire transformer en pièces de viande qui permettraient aux ménagères anglaises de perpétrer le plat immangeable qui fait la gloire de l'Empire britannique : le bœuf bouilli à la menthe…

Car les locaux de Locomotive Software, jeune société anglaise travaillant pour produire des logiciels de micro-informatique, étaient situés juste au-dessus des abattoirs de la ville de Dorking, une plaisante bourgade située à une vingtaine de kilomètres au sud de Big Ben, la célèbre horloge au centre de Londres.

Richard Clayton avait rendez-vous avec Roland Perry, qui était resté très évasif au téléphone :

— J'ai un boulot qui peut vous intéresser… mais c'est top secret, je ne peux pas en parler au téléphone.

Richard Clayton représente l'archétype de l'informaticien tel que les médias aiment à l'imaginer : cheveux roux très longs à la mode hippie, lunettes et une barbe à rendre Hubert Reeves jaloux. Capable de parler programmes et informatique à toute heure du jour et de la nuit, sa voix douce masque mal son enthousiasme.

C'est un des membres du Gang de Cambridge dont l'origine remonte aux années 70 et qui ont longtemps cru que l'informatique allait amener un monde meilleur. Leur doux idéalisme ne les empêche pas d'avoir les pieds sur terre et d'être à l'origine de la plupart des succès de la micro-informatique anglaise des années 80. Richard Clayton, avant de fonder Locomotive Software avec Chris Hall, avait travaillé pendant une dizaine d'années pour une société appelée Data Recall, spécialisée dans la production d'ordinateurs de traitement de texte, ce qui allait lui être bien utile plus tard (si vous voulez absolument savoir pourquoi tout de suite, passez au chapitre consacré au PCW et à Locoscript…).

Richard Clayton passa dans le bureau voisin, celui de Chris Hall, le patron en titre.

— Roland Perry doit passer me voir. Il paraît qu'il a quelque chose pour nous. J'aimerais que tu sois présent… If possible.

Détail important qui n'a aucun rapport avec l'histoire, mais qui met en lumière une des caractéristiques de la vie sociale en Angleterre, les Anglais qui se connaissent ne se serrent pas la main à tout bout de champ, chaque jour que Dieu fait ; aussi, s'il n'est pas mentionné que Untel a serré la main de Untel, ce n'est pas un oubli, c'est parce que les Anglais se saluent en disant :

— Hello, Roland.

— Hello, Richard, Hello Chris.

Les salutations d'usage étant ainsi faites, Richard (Clayton), Chris (Hall) et Roland (Perry) peuvent commencer la conversation qui nous intéresse.

— Qu'est-ce que tu as dans ton carton ?

— Regarde, y paraît que c'est un ordinateur.

Richard Clayton prit le clavier, le tournevis qu'il avait dans la poche de sa chemise, ouvrit le clavier et enleva le morceau de scotch qui recouvrait le nom fatidique.

— Amstrad ? Connais pas.

— Vaut mieux oublier !

Après un examen détaillé de l'objet, la conversation reprit.

— Qu'est-ce qui faut en faire ?

— Vous êtes spécialistes des systèmes d'exploitation et du Basic, j'ai pensé à vous pour ça, mais je n'ai pas encore trouvé l'oiseau rare qui pourra nous faire les circuits qui fonctionneront avec votre Basic. Vous avez une idée ?

Bien sûr qu'ils avaient une idée ; sinon l'histoire s'arrêterait là, et Amstrad n'aurait pas fait d'ordinateur et moi je n'aurais pas à écrire ce livre… — Pourquoi on appelle pas Mark-Eric ? Flash-back.

Mark-Eric Jones (MEJ pour les intimes) était aussi un membre du Gang de Cambridge ; avantage supplémentaire, le papa de MEJ était le patron de Data Recall, société dont nous avons parlé et où officiait Richard Clayton. Que le monde est petit ! Mark-Eric Jones, suite à la faillite paternelle, avait fondé sa société de consultants en électronique, spécialisée dans la conception de circuits imprimés pour la micro-informatique : la boucle est bouclée, presque tous les personnages de la Saga CPC 464 sont présents… nous allons pouvoir progresser.

Par chance, MEJ n'habitait pas loin (l'Angleterre est un petit pays), et il arriva ventre à terre pour voir la machine qui ne marchait pas parce que les deux premiers concepteurs… mais vous connaissez déjà l'histoire.

Je résume donc.

Nous sommes en août 83, à Dorking, dans le Surrey ; il fait chaud (oui, oui, ça arrive en Angleterre) et, dans un bureau avec vue imprenable sur les abattoirs, sont réunis :

Roland Perry,

Chris Hall,

Richard Clayton,

Mark-Eric Jones,

Mike Scase,

William Poel.

Vous allez me dire, à juste titre, mais d'où viennent Mike Scase et William Poel ?

Bonne question ! Mike Scase est l'associé de Mark-Eric Jones, de MEJ electronics ; il est donc normal qu'il soit là ! William Poel, étant le patron de Roland Perry, est au courant depuis le début, depuis la visite de Bob Watkins à Roland Perry.

Alors, pourquoi ces cachotteries ?

Parce que !

Parce que William Poël va être engagé par Amstrad pour fonder Amsoft (le suspense !) en même temps que Roland Perry…

Et alors ?

Roland Perry est toujours chez Amstrad et dirige le développement. William Poël, après deux ans de bons et loyaux services quitta Amstrad en janvier 86 pour fonder sa propre société. Et comme il écrit dans des journaux et qu'il peut avoir la dent dure, certaines personnes chez Amstrad ont tendance à oublier son rôle. Comme d'autre part, il a eu tendance à tirer la couverture à lui, d'autres personnes ont tendance à majorer son rôle. Qu'il est difficile d'écrire une histoire objective !

Pour conclure ce paragraphe, nous dirons donc que Alan Sugar n'est pas toujours facile à vivre, que William Poël avait de bonnes idées (et aussi de mauvaises), mais qu'il mérite sa part dans les louanges méritées pour le CPC 464, le CPC 6128 et les PCW. Autrement dit, en cette après-midi d'août 83, où le sort interne du CPC 464 se décide, où six hommes écrasés de chaleur écrivent une petite page de l'histoire de la micro-informatique, il est difficile d'attribuer une paternité aux idées géniales qui vont jaillir de cette réunion ! Aussi, pour éviter de froisser les susceptibilités (et d'éviter des procès interminables au cas où j'attribuerais l'invention de la couleur rose pourpre à Mike Scase alors qu'elle revient à Woody Allen) je m'en vais vous narrer les résultats de leurs cogitations arrosées de bière tiède (plusieurs pintes, une pinte étant égale à 0,56 litres). Donc en cette soirée mémorable, il fut décidé :

  1. Le processeur central (la puce qui dirige) qui était un 6502 dans le projet original serait remplacé par un Z80. En effet, MEJ connaissait beaucoup mieux le Z80 que le 6502, car à Data Recall on travaillait sur des Z80 ; Locomotive Software venait juste d'écrire un BASIC sur Z80, et comme le Spectrum était basé sur Z80, ce serait plus facile d'adapter les jeux du Spectrum sur le nouvel Amstrad (Ouh ! les vilains copieurs ! Quand on pense que trois ans après, Amstrad rachetait Sinclair, on a honte !).
  2. Le nom de code de l'ordinateur sera ARNOLD, car tout le monde croira que c'est GEC (General Electric Company) qui est derrière, puisque son patron s'appelle Lord (ARNOLD) Weinstock. Roland Perry découvrira plus tard que ARNOLD est l'anagramme de ROLAND !
  3. Le nom de code top secret sera IDIOT, malheureusement intraduisible en français, It Does It On Tape = ça marche avec des cassettes. Ce nom de code était tellement secret qu'il n'y avait que 7 personnes à le connaître, les six précitées et moi-même. Avec ce livre, j'espère que nous serons des milliers à partager ce secret.
  4. Le vrai nom allait devenir CPC 464 (Color Personal Computer, Ordinateur Personnel Couleur), 64 parce qu'il avait 64 K de mémoire, 4 devant le 64 parce que ça faisait plus riche que Commodore 64. Nous allons mettre dans cet ordinateur plein de choses nouvelles qui ne coûteront rien en matériel (ou presque) mais qui en feront un ordinateur plein de potentiel s'il marche bien ; et on ne le dira pas à Sugar (ou très peu).
  5. MEJ utilisera dans la conception des circuits des GATE ARRAYS, autrement dit des puces qui remplacent des dizaines d'autres puces. C'est plus difficile à faire mais c'est moins cher. Même IBM n'avait pas de GATE ARRAYS dans son PC. En plus, ça rendait l'Amstrad presque impossible à copier. La séance de « brainstorming » étant terminée, ce qui voulait dire que les six copains s'étaient éclatés avec 39,7 litres de bière, 24 pizzas et avaient refait le monde de la micro-informatique à eux six en six heures ; l'un d'entre eux eut le mot de la fin… ou du début !

« Eh, les mecs ! Vous rigolez ! Sugar, il acceptera jamais ça ! »

Ils se trompaient.

Sugar accepta.

Sugar est très riche aujourd'hui.

Les six autres sont un peu riches aujourd'hui, beaucoup moins riches qu'Alan Sugar, mais ils se sont beaucoup amusés.

Le lendemain, aussi bien Locomotive (Richard et Chris) que MEJ (Mark-Eric et Mick Scase) se disaient que leur samba de la journée précédente serait sans lendemain.

« Changer le microprocesseur dans une machine en cours de développement, c'est impensable ! » se disaient-ils avec quelque raison.

Ils ne connaissaient pas Alan Sugar.

Pas encore.

Car ils reçurent dans la journée une convocation urgente quoique mystérieuse. Le lieu exact du rendez-vous ne pouvait être le siège d'une société importante. C'est tout juste s'il n'était pas exigé d'arriver les yeux bandés !

Réunion dans Londres donc. William Poël, Chris Hall, et MEJ se retrouvent face à Bob Watkins. Alan Sugar arriva en retard et Bob Watkins fut pris pour le patron pendant un bon bout de temps d'autant plus que les problèmes purement techniques furent abordés en premier lieu.

Puis Alan Sugar leur donna un cours de philosophie et de marketing dont ils ne se sont jamais remis. Ils comprirent alors que le projet insensé qu'ils avaient rêvé auparavant avait une chance de se voir réalisé.

« Voyez-vous, j'ai acheté quelques ordinateurs avant d'entamer mon projet… Franchement, c'est de la merde ! Non pas dans ce qu'ils peuvent faire, ça je ne sais pas. Mais quand je vends un système hi-fi, il ne faut pas deux heures pour le brancher. Avec ces Sinclair, ces Commodore, ces Oric, c'est chiant comme pas possible. On ne sait jamais quel fil il faut brancher, on se mélange les pinceaux avec les moniteurs, les téléviseurs, les alimentations, les lecteurs de K7 ; des fils, encore des fils, qui ne sont jamais les mêmes ; vous, vous êtes des mordus de l'informatique ; vous voulez vous en servir et vous savez brancher les fils qu'il faut, où il faut ; imaginez ceux qui achètent un ordinateur et qui n'ont pas “un copain”, une connaissance pour les aider… C'est la galère totale.

Ce que je veux vendre, c'est un ordinateur que l'Anglais (ou le Français) moyen pourra utiliser dans les cinq minutes de son achat. Cela veut dire :

  • moniteur fourni,
  • cassette intégrée,
  • quand on allume, il y a un message sur l'écran ! »

Quelqu'un osa poser une question :

— À quel prix ?

— Ce n'est pas votre problème. Je veux l'ordinateur le moins cher possible avec le maximum de possibilités ; pour résumer, 64 K de RAM, 32 K de ROM, le clavier et le lecteur de K7 intégré que vous avez vu, un moniteur graphique, la possibilité de mettre une imprimante. Pour simplifier, c'est moi qui ai conçu l'extérieur de la machine, à vous de mettre ce que vous pouvez de mieux à l'intérieur. Bob Watkins vous donnera des indications sur les limites sur le plan des coûts, mais à part ça vous avez carte blanche. Il faut que ça marche et que ce soit prêt en janvier. Compris ? Côté logiciel, il nous faudra une centaine de machines du genre prototype à distribuer aux maisons de logiciels à partir de fin novembre. Elles seront montées en Angleterre pour des questions de rapidité.

Après quelques questions techniques et de détail, Sugar leur posa une double question :

— Pouvez-vous le faire dans les délais ?

— Quand pourrez-vous me le dire ?

— C'est tout, merci.

Les trois participants extérieurs à Amstrad étaient impressionnés, sans oser le dire. Évidemment, l'objectif de créer un ordinateur de toutes pièces était très attirant, d'autant plus qu'ils n'avaient pas grand-chose à perdre. Contrairement à Sugar, leur risque était minime. Bien sûr, ils avaient entendu dire que les produits audio d'Amstrad n'étaient pas d'une qualité fantastique. Et puis cela paraissait trop beau pour être vrai.

En outre, c'était du genre mission impossible. Absurde par certains côtés. Quand les gens d'IBM avaient conçu leur premier micro-ordinateur, ils avaient mis une cinquantaine d'ingénieurs maison, plus une centaine de consultants extérieurs, plus une myriade de sous-traitants : et le fait qu'ils avaient mené à terme le projet en un an était resté dans les annales. Et eux, on leur demandait de faire ça à six, en cinq mois ?

Pouce !

C'est tellement impossible que ça mérite réflexion !

En avant !

Et ils plongèrent.

William et Roland ; Chris et Richard ; Mark-Eric et Mick. Et les autres ! Aucun ne l'a regretté !

19 août 83

Roland Perry a fini. Il a fini de commencer. Le projet est défini. Légèrement invraisemblable. Un ordinateur en moins de quinze jours, circuits, logiciels, logiciel câblé (on dit Firmware en anglais) défini et mis sur papier. Il n'y croit pas. Il doit y avoir un Bug. Un Bogue. Un Stuck. Un vice caché quelque part. Quinze jours auparavant, il comptait le nombre de petites puces que Ambit avait en stock. Des copains entraînés dans une galère pareille…

Oui, en ce vendredi 19 août 83, Roland Perry revit (de revivre) quinze jours dingues. Il a devant lui la feuille des caractéristiques de l'ordinateur qu'il s'est engagé à concevoir avec William, MEJ et Locomotive. Bien sûr, on pourra changer quelques petites choses d'ici janvier : un octet par ci ou par là, un petit circuit pas cher, rajouter une diode… mais, mais…

La feuille de caractéristiques d'Arnold, alias CPC 464, alias l'idiot de la famille, alias un autre… est prête à être télexée à Bob Watkins chez Amstrad.

Allons-y.

Roland Perry a bien envoyé ce Télex (il n'avait pas encore de télécopieur) le 19 août 83. Acte de naissance du CPC 464. L'histoire officielle prétend qu'il a été envoyé le 18 août. N'en croyez rien. Les ordinateurs se cachent pour naître (intraduisible en anglais, sorry Mrs McCullough).

D'août 83 à avril 84, le CPC 464 va prendre forme, surtout sur le plan intérieur, au niveau des petites bêtes qui le composent et des logiciels qui vont faire leur entrée sur la scène de l'opéra. Aussi, pour m'assurer une compréhension de votre part à la fois réelle et durable, vais-je me permettre un petit interlude historique, humoristique, didactique, sémantique, pour vous expliquer les bases de la micro-informatique qui sans les « tiques » ne seraient pas ce caleçon (que je ne saurais voir).

P.S. : Je viens d'acheter l'Almanach Vermot.

L'ordinateur raconté aux parents (parce que les enfants, ça fait longtemps qu'ils ont compris).

Petite scène se déroulant dans un magasin de micro-informatique, circa 1984.

L'acheteur hésitant :

— Qu'est-ce que ça que ça que c'est ?

Le vendeur, très fier et très sûr de lui :

— Ça, monsieur, c'est un ordinateur

Le client :

— Ah, bon puis-je avoir des détails ?

Le vendeur prenant sa respiration :

— Bien sûr ! Vous avez un Z80, une ROM de 32 K, une RAM de 64 K, un processeur sonore AY-3-8912 avec ADSR, une ULA, des TTL, RVB, CRT 6845, I/O 8255, bla, bla, bla, et puis encore plus de bla, bla, blah !

Le client, se mettant à douter de ses capacités intellectuelles :

— Et ça sert à quoi ?

Le vendeur :

— Oh, la, la, c'est une bonne question. Je suis content que vous me la posiez !

Coupez.
Esquisse lexicographique

Un ordinateur, c'est tout simple. Demandez à vos enfants, ils n'en ont pas peur. Malheureusement, les informaticiens avaient réussi à envelopper l'informatique dans un halo complexe qui ne pouvait que rebuter les non-initiés.

Une des caractéristiques du jargon informatique est l'utilisation abusive des abréviations et des acronymes, qui fait ressembler une conversation entre informaticiens à un langage codé, destiné à faire sentir aux béotiens que nous sommes la supériorité de ceux qui savent ; si on y ajoute l'origine anglo-saxonne de l'essentiel des inventions concernant l'informatique en général et la micro-informatique en particulier, on comprend la phobie que peuvent ressentir bien des personnes devant un ordinateur.

Le nouveau dictionnaire marabout de la micro-informatique (publicité gratuite, méritée vu le rapport qualité/prix) recense environ 500 de ces abréviations-acronymes qui va du GIGO marrant au WYSIMOLWYG absolument abscons, en passant par le BASIC très connu, le gentil PIXEL, le MODEM universel et la délicieuse et très française ANTIOPE. Essayons d'expliquer ces exemples en détail pour comprendre un peu la mentalité des hurluberlus de l'informatique :

GIGO = anglais pour Garbage In Garbage Out.

Traduction : DDDD Détritus Dedans, Détritus Dehors.

Explication : si vous tapez des bêtises sur votre clavier, l'écran de l'ordinateur vous renverra des insanités ou des messages d'erreur ou pire encore.

Commentaire : Peut se rapprocher de la langue d'Ésope (comme l'informatique, c'est la meilleure et la pire des choses). L'ordinateur ne sait pas faire la différence entre le lard et le cochon, il confond facilement un zéro et un O, c'est pour cela qu'on barre le zéro (0) en informatique. En bref, un ordinateur n'est pas intelligent, la seule chose qu'il sache faire, c'est la différence entre zéro et un.

WYSIMOLWYG = en anglais : What You See Is More Or Less What You Get

Traduction : Ce que vous voyez est à peu près ce que vous obtenez.

Explication : Ce qu'on voit à l'écran n'est qu'une approximation de ce qui est vu sur l'imprimante.

Commentaire : Variation moins connue du WYSIWYG (What You See Is What You Get) qui prouve qu'on trouve toujours un informaticien capable de compliquer le langage d'un autre informaticien.

BASIC = en anglais : Beginners All purpose Symbolic Instruction Code.

Traduction : Langage Universel pour Débutants.

Explication : Langage simple créé en 1965 pour aider les étudiants à se familiariser avec l'informatique et les ordinateurs, il a évolué puis éclaté avec l'apparition des micro-ordinateurs en 1975. Tout débutant a commencé avec un programme BASIC, et beaucoup ont pris le virus informatique (le bon). Après avoir sué sur la mise au point d'un programme Basic. Bien sûr, le Basic n'est pas structuré, bien sûr il y a mieux, mais, Messieurs, il s'appelle BASIC, pour vous servir.

MODEM = MODulateur/DEModulateur

Traduction : « Tiens, c'est pas anglais pour une fois ? »

Explication : Appareil qui permet à un ordinateur de parler à un autre ordinateur en passant par les lignes téléphoniques. Mais il faut moduler (transformer les signaux) au départ et démoduler à l'arrivée. Avec un modem, on peut se brancher sur le service Minitel (à condition d'avoir le logiciel adéquat).

ANTIOPE = « Acquisition Numérique et Télévisualisation d'Images Organisées en pages d'Écriture »

Ouf !

Explication : Autant Minitel est un succès, autant Antiope est un flop. Antiope permet de recevoir des informations sur la télé sous forme de pages. L'idée est bonne, l'étude marketing vaut celle de TDF1.

Serais-je anti-Français ?

Vous avez compris les acronymes informatiques ?

Ah bon !

Vous êtes vraiment très fort, à moins que j'aie des talents de pédagogue insoupçonnés ?

Fermons la parenthèse et revenons à nos moutons, à nos ordinateurs en l'occurrence, ou plutôt nos micro-ordinateurs.

La règle générale étant « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? », et la loi fondamentale des acronymes étant utilisée, nous rajouterons pour faire bonne mesure une bonne dose d'hermétisme.

J'ouvre mon PLI à la page 647 (pour les non-initiés, le PLI est le Petit Larousse Illustré) :

ORDINATEUR n.m. Machine électronique programmable de traitement de l'information.

Nous passons à la page 584 :

MICRO-ORDINATEUR n.m. (pl. micro-ordinateurs). Ordinateur de faible volume dont l'unité centrale de traitement est constituée d'un microprocesseur.

Vous voyez ?

Et encore, la définition vient du Larousse. Un dictionnaire d'informatique dont je tairai le nom définit un micro-ordinateur comme étant « un petit ordinateur dont l'intelligence est fournie par un microprocesseur » (probablement traduit de la langue de Shakespeare).

Le petit Prince me dit :
— S'il te plaît, dessine-moi un micro-ordinateur !

Vous voyez mieux, n'est-il pas ?
Vous voudriez une imprimante et une souris ?
Pourquoi pas ? Voilà !

Pourquoi une telle différence entre la définition des dictionnaires et ce que nous percevons maintenant comme un micro-ordinateur ?

Brève ébauche historique

Mais c'est toute une histoire ! C'est même l'histoire de la micro-informatique… de l'histoire très ancienne qui date de 1974, (ou 1973 ou encore 1975, c'est selon), année de l'apparition du premier micro-ordinateur. Les historiens ne sont pas tous d'accord sur la naissance du premier micro-ordinateur :

Version n°1 : Les premiers micro-ordinateurs (des prototypes uniquement) sont le fruit du travail d'une équipe dirigée par David Ahl qui travaillait pour Digital Equipement : cette société abandonna le projet, ne croyant pas à l'avenir de la micro-informatique. Notons que Digital Equipement s'est toujours planté dans les grandes largeurs en micro-informatique. Son Rainbow, destiné à concurrencer l'IBM PC, fut un mini-flop.

Version n°2 : Un ingénieur jeune et enthousiasme, Jonathan Titus, construisit une machine à base du processeur Intel 8008, si pharamineuse que pour avoir les résultats, il fallait bien regarder de petites lumières qui s'allumaient et s'éteignaient sur un cadran. J. Titus annonça les plans de sa machine (appelée Mark 8) dans la revue « Radio Electronics » en juillet 74, qu'il vendit par correspondance.

Version n° 3 : le premier micro-ordinateur serait français (c'est évident ! D'ailleurs tout le monde sait que Clément ADER a volé avant les frères WRIGHT : ces salauds d'Américains prétendent que le seul témoin du vol de Clément ADER était sa femme de ménage. Médisants, jaloux, envieux, ces Américains ; et puis c'est ADER qui a inventé le mot AVION : c'est pas une preuve, ça ? Et le nouveau complexe de l'Aérospatiale à Toulouse, il a été baptisé Clément ADER ; même que les Américains, ils ont envoyé plein d'agitateurs déguisés en agriculteurs pour bombarder Mitterrand, qui inaugurait ce centre, avec des tomates. Ils sont chauvins, ces Américains). Donc le premier ordinateur aurait été inventé par un Français, pur sucre : Truong Trong Thi qui allait fonder la société R2E rachetée ensuite par l'ancêtre de Bull qui s'empressa de la coincer. Aujourd'hui, je n'ai toujours pas pu avoir le moindre document montrant physiquement cet ordinateur. Peut-être la seule à avoir vu cet ordinateur est la femme de ménage de Mr Truong Trong Thi ? Qu'elle me contacte, merci d'avance.

Version n°4 : Le premier micro-ordinateur commercialisé (on y arrive) est (les Français disent « serait », voir plus haut) l'ALTAIR 8800 à base de l'Intel 8080. Vendu en kit (et plus tard en machine assemblée), il fut annoncé dans le numéro de janvier 1975 de la revue Popular Electronics. Mais comme toutes les revues anglo-saxonnes, le numéro de janvier 1975 était en vente à la mi-décembre 1974. Donc le premier micro-ordinateur date de 1974. CQFD. Ce qui n'est pas tout à fait démontré puisque, en 1973, David Ahl et Truong Trong Thi avaient déjà… (voir plus haut).

Mais cela nous éloigne de notre sujet. Peut-être, dans un prochain livre, pourrai-je élucider le mystère de la vérité du premier micro-ordinateur, et vu que les Chinois sont encore plus chauvins que les Français et les Américains réunis, peut-être arriveront-ils à me prouver que Mao-Tzé-Dong est à l'origine du premier Micro (le boulier chinois) ? Encore que du côté des Russes… Passons. Revenons à l'Altair : à quoi ressemblait-il donc ? Un parallélépipède rectangle en simili métal, disons qu'il ressemblait à une boîte à chaussures sophistiquée. Non, il n'y avait pas d'écran (je devrais dire pas de moniteur) ; non il n'y avait pas de clavier. Donc la définition du Larousse est correcte. Et mon dessin pour le Petit Prince pourrait vous enduire d'erreur. Dans la boîte (appelée Unité Centrale par commodité), il y avait une carte pour le processeur Intel 8080 (alias usine à gaz) et une carte mémoire de 256 octets (on dit byte en anglais, mais ça n'a rien de pornographique) plus une alimentation car la fée électricité devait poser sa baguette magique sur l'ensemble. Donc pas de clavier de J. Titus (voir plus haut), avec des commutateurs pour entrer les données (des 0 et des 1, binaire que ça s'appelle) et des loupiotes sur une des faces de la boîte pour le résultat. Of course, quand on coupe l'électricité, tout ce qui est en mémoire disparaît !

P.S. : Altair, la 11e des étoiles les plus brillantes du ciel, dans la constellation de l'Aigle (Culture Astronomique).

Question subsidiaire que je vous entends poser : C'est bien beau de rentrer des « zéros » et des « un » en appuyant sur des interrupteurs et de se faire son petit show disco avec des lumières, mais à quoi sert-ce ?

Ça sert principalement à comprendre comment marche un ordinateur ! C'est pour les bidouilleurs, les rois du fer à souder, les adeptes de l'assembleur, les fondus de l'informatique obsessionnelle, les adolescents boutonneux amoureux de l'électronique qui préfèrent passer leurs nuits sur des circuits imprimés plutôt qu'à des activités que la morale réprouve (de moins en moins, il est vrai).

En somme, ça sert à rien ? Pas à grand-chose en effet, à part l'éducation des chères têtes blondes. Et ça marche, ça court, ça se vend comme des petits pains (ou plutôt, USA oblige, comme des hamburgers Mac Donald). Parmi les premiers utilisateurs (en kit, ça coûtait quand même 397 dollars, à l'époque près de 3 000 francs de 1975, c'est-à-dire 2 fois le SMIC, oui, en 1975 le SMIC était à 1 500 francs, ma bonne dame, tout ça c'est la faute aux socialo-communistes, etc., etc.) il y avait Steve Jobs, Steve Wozniak, Bill Gates, soixante ans à eux trois, parfaitement inconnus. Ils sont peut-être encore inconnus pour vous, mais Jobs et Wozniak c'est Apple (ou plutôt c'était, Jobs étant parti pour fonder Next), Bill Gates c'est Microsoft. Tous trois multimillionnaires en dollars. Comme quoi, on pouvait faire fortune à partir d'une espèce de boîte à chaussures qui s'allumait sans queue ni tête : la réalité dépasse la fiction.

Bien ; nous venons de découvrir la saga du premier micro-ordinateur, tout cela pour expliquer qu'à l'origine, un ordinateur n'a pas d'écran, pas de clavier.

NOTE : Le bon élève Sinclair, avec ses micro-ordinateurs ZX80, ZX81 et Spectrum fournira aux Européens désireux de plonger dans l'informatique des appareils où le clavier est intégré à l'unité centrale (même si certains mauvais esprits ont affublé les claviers des ZX du nom de 50 %, car les touches fonctionnaient une fois sur deux). Il faudra attendre Alan Sugar et l'Amstrad CPC 464 pour qu'un micro soit utilisable directement.

Donc un micro-ordinateur a seulement une unité centrale (le moteur) à laquelle on doit rajouter des périphériques d'Entrée/Sortie et une ou plusieurs mémoires de masse. Expliquez-vous sur RMO (Radio Micro-Ordinateur), SVP : pour les gens de l'informatique, il y a ce qui rentre et il y a ce qui sort d'un ordinateur. Pour faire rentrer quelque chose dans l'ordinateur, il faut un périphérique d'entrée : le clavier, mais aussi la souris ou encore un lecteur de cartes perforées, sont des périphériques d'entrée. De même, pour la Sortie, voyez du côté de l'écran ou de l'imprimante. La mémoire de masse ou mémoire de stockage : ce sont les appareils qui permettent de garder les informations même quand il n'y a plus d'électricité, j'ai nommé les disquettes et les disques durs. Là où ça se complique, c'est que lesdites mémoires de masse sont à la fois utilisées pour entrer et sortir les données ! Vous me suivez ? Ça coince ?

Alors, avant de continuer plus avant, et plutôt que de mettre de petites notes de renvoi pour expliquer les quelques mots nécessaires à la compréhension du sujet (et de l'objet), notes qui étant renvoyées soit en bas de page, soit en fin de livre, contribuent à interrompre le flot naturel de la lecture et par là même rendent la compréhension aussi ardue que celle d'une phrase de Marcel Proust, je vous informe qu'avant le chapitre 2, je vous proposerai un petit lexique (dictionnaire pour les intimes, lexicon pour les Grecs) de la micro-informatique ; soyez sans inquiétude, il comportera seulement une centaine de termes essentiels : les informaticiens ont le droit de sauter ce passage, mais ils risquent alors de manquer des définitions qui pour n'être pas vraiment exactes, ne peuvent qu'être utiles dans les dîners en ville.

Exemple :

Informatique :

  1. Science qui vise à supprimer le papier, ce qui permet à toute société informatisée qui se respecte de débiter des milliers de kilomètres de papier listing en quadruple exemplaire dont 90 % ne sont jamais utilisés ou consultés.
  2. Science du traitement automatique de l'information.
  3. adj. Qui a trait à l'informatique.

(l'excellence de la définition tautologique). Il est évident que les définitions (2) et (3) sont connues des informaticiens et des grammairiens. La définition (1) ne se trouve pas dans tous les dictionnaires.

Ce qui nous permet de continuer à suivre avec une certaine continuité l'histoire de cet ordinateur et des péripéties concomitantes à sa gestation.

Épure informatique

3 janvier 1984

— Alors, où en sommes-nous ?

— Eh bien, depuis qu'on a retrouvé la trace de nos deux lascars dans le Lake District, (une région touristique du Nord de l'Angleterre), la piste s'est interrompue dans un hameau perché dans la montagne…

— Je ne veux pas parler de ça, je veux parler de notre CPC !

Alan Sugar et Bob Watkins éclatèrent de rire en même temps.

L'histoire des deux concepteurs incompétents et fuyards devenait sujet à plaisanteries.

Bob Watkins reprit :

— Richard Clayton doit prendre un appareil pour aller le montrer à Guy Kewney, ce journaliste de Personal Computer World que tu as vu récemment ; il nous fera un rapport avec ses suggestions aussitôt.

— Et la ROM ?

— Locomotive pense tenir ses engagements et nous la faire parvenir le 21 janvier…

— Lancement de la machine début avril, donc ?

— Je croise les doigts !

Alan Sugar changea de sujet :

— Tu as réussi à faire baisser les prix des HD74 ?…

Les achats de composants étaient la spécialité de Bob Watkins. Il avait été recruté par Alan Sugar en 1976, alors qu'il travaillait pour le ministère de la Défense. Après quelques mois passés chez Amstrad, il s'était découvert un talent inconnu de lui-même : acheteur de composants, talent vite reconnu par Alan Sugar, lui-même un expert dans ce domaine. C'est à mes yeux une des raisons fondamentales du succès d'Amstrad, qui provient de la philosophie d'Alan Sugar dans le domaine des produits : un produit se vendra par centaines de milliers si son prix psychologique est déterminant : un produit vous intéresse, ordinateur, caméscope, ou autre :

— à 10 000 Francs, vous vous dites : « J'en ai envie, mais c'est trop cher »,

— à 8 000 Francs, « Il va falloir y penser »,

— à 5 000 Francs, « Je pourrais me l'acheter à Noël »,

— à 2 000 Francs, vous l'achetez sans tarder.

Alan Sugar a bâti son succès sur cette méthodologie : trouver le prix qui fera craquer le consommateur et travailler à reculons pour arriver à ce prix tout en dégageant la marge nécessaire. D'où ce souci primordial des coûts : un sou est un sou, et si vous gagnez 10 centimes sur un composant, ça ne vous paraît pas beaucoup. Multiplié par un million de composants, ça fait beaucoup… et lorsqu'on sait les centaines de composants nécessaires à un ordinateur ou à une chaîne hi-fi, cela représente une fortune ! Évidemment, beaucoup de sociétés procèdent de la même manière. Mais pas avec la même ténacité, ni avec le même objectif. Comment faire pour que la machine soit moins chère, avec moins de composants, et des composants moins chers. Et leur expérience des systèmes audio, où, faut-il le rappeler, Amstrad avait réussi à damer le pion aux Japonais sur le marché anglais, leur était une base de négociation formidable.

3 janvier 1984 (suite)

Le CPC 464 est sur les rails depuis le 18 août 83, jour où Roland Perry a finalisé les caractéristiques du produit. Plusieurs centaines de pizzas et litres de bière ont été consommés à des heures avancées de la nuit et on sent la fébrilité chez tous les membres de l'équipe, que ce soit à Londres pour Amstrad, à Brentwood pour Roland Perry et William Poe, dans le sud de l'Angleterre pour l'équipe MEJ et pour Locomotive Software.

En tant que coordinateur du projet, Roland Perry fait la liaison entre les différentes équipes. Ingénieur électronique de formation, plutôt petit et mince, un début de calvitie qui lui donne plus que ses trente ans, il sait mettre de l'huile dans les rouages et éviter les conflits entre des traditions différentes. Régulièrement, il fait le point avec les gens d'Amstrad sur l'état d'avancement des travaux en organisant des sessions techniques de présentation. Il sait gré à Alan Sugar de ne pas intervenir dans le travail au jour le jour, de lui laisser la responsabilité du projet dans les limites fixées et en fonction des engagements pris. Il sert de tampon entre des jeunes concepteurs fanatiques d'informatique pour qui toute bonne idée n'a pas de prix et des réalistes que sont Alan Sugar et Bob Watkins, qui raisonnent en temps et en argent.

La date du 21 janvier est présente à son esprit : la ROM conçue par Locomotive Software et la puce spéciale ULA conçue par MEJ doivent être envoyées au Japon pour que la production puisse commencer, d'abord une présérie qui doit être prête début avril, puis la production de masse.

La première galère concernait cette ULA, la puce géniale conçue par MEJ et vite acceptée par Alan Sugar. Elle remplaçait 35 composants par un seul et Mark-Eric Jones avait passé des journées entières près de Manchester chez Ferranti, une grosse société spécialisée dans les composants électroniques sophistiqués. MEJ, un homme patient par excellence, avait vécu le cauchemar de sa vie dans la mise au point de cette puce, les gens de Ferranti commettant erreur après erreur. Il avait fallu faire intervenir Sugar, qui avait réussi avec son langage cru, à faire passer le message. Prudent, Alan Sugar avait décidé d'avoir un deuxième sous-traitant, la société italienne SGS (rachetée ultérieurement par Thomson) et Mark-Eric Jones connaissait maintenant l'aéroport de Milan aussi bien que celui de Manchester.

Roland se rappela son voyage au Japon en décembre, avec MEJ et Bob Watkins. Le vol interminable vers OSAKA, le choc d'une culture complètement différente, l'attention au détail portée par les Japonais qui allaient fabriquer l'ordinateur dans leurs usines de Corée du Sud. Pendant que Bob Watkins discutait prix, Roland et MEJ essayaient de faire comprendre aux Japonais le concept général de la machine. Les Japonais, au nombre d'une dizaine de spécialistes, avaient du mal à admettre que deux personnes seulement pouvaient avoir conçu l'ensemble de la machine.

Et puis, encore au retour, ce fichu décalage horaire.

Roland téléphona à Richard Clayton :

— Hello, ici Roland ! Ça va ?

— Ça va !

Court, mais Bref.

— La ROM ?

— Qu'est-ce que c'est que ça que c'est ?

— Charrie pas, où en êtes-vous ?

— On a dit 21 janvier. 21 janvier ce sera !

— Problèmes ?

— Non. Je porte la machine à Guy Kewney demain dans la journée. Vous nous avez livré une machine avec un lecteur de cassette branché à l'envers, mais à part ça, pas de problèmes.

Richard Clayton est un modeste. Avec son air hippy et sa barbe rousse, il n'en était pas moins un vrai professionnel, fait pour travailler avec Amstrad. Après avoir signé le contrat avec Amstrad et préféré un paiement cash à des royalties (!! regrets éternels…), Locomotive, Richard Clayton et Chris Hall, avaient mis sur le tableau blanc qui trônait dans le bureau principal la date du 21 janvier 84. Ils avaient découpé le travail en semaines, s'étaient donné une petite marge d'erreur et avaient suivi le planning à la lettre. Bien sûr, leurs heures de travail n'étaient pas du genre classique, et les week-ends étaient rarement consacrés à jouer au golf, mais la conception du BASIC et du Firmware se fit sans accident majeur, ce qui prouve leur expérience et leur compétence. Et tout cela pour donner un Basic peu ordinaire.

Allons, anticipons un peu ; en octobre 84, dans le test du 464 publié par le journal Science et Vie Micro, on peut lire :

— Le basic : un Train d'enfer.
Notre CPC 464 parle le Locomotive Basic et c'est en fait de ce langage que vient la plus grosse surprise de cette machine. Au vu du standard de performance SVM, il surpasse tous les 8 bits du marché et va même, ô scandale, battre l'IBM PC pour se situer dans une bonne moyenne au niveau des 16 bits.

La référence à IBM avec un CPC 464, cela présageait l'avenir. Oui décidément, cette Locomotive avait un train d'enfer.

Pendant ce temps, William Poël s'occupait des maisons de logiciel (traduction directe de Software house), et ce n'était pas une sinécure.

Un ordinateur, c'est bien beau, mais il faut lui donner quelque chose à manger. C'est comme un tourne-disque, sans les disques, c'est décoratif mais ce n'est pas le pied. Donc un ordinateur a besoin de logiciels. De logiciels de jeu, d'abord, mais aussi de logiciels un peu plus sérieux comme un petit traitement de texte, un logiciel de dessin, quelques logiciels éducatifs, sans oublier cette arnaque intégrale qu'est le logiciel de budget familial. Il est évident qu'en 1991, la qualité des logiciels disponibles, aussi bien dans le domaine ludique que dans le domaine professionnel, est telle que l'on peut se gausser des jeux et utilitaires alors en vogue en 1983-84.

J'ai ressorti récemment de mon armoire à malices un Sinclair et un Apple II de 83 et j'ai retrouvé les jeux qui m'avaient passionné à l'époque. Très peu ont supporté l'épreuve du temps. Tous souffrent de la comparaison graphique. Les jeux du genre PAC-MAN conservent leur intérêt nostalgique, car leur principe est éternel : la douce angoisse de ne pas se faire bouffer par les petites bêtes. C'est comme pour les jeux de société : Trivial Pursuit et Pictionnary, c'est bien, mais un jeu de belote a toujours ses adeptes.

Donc il fallait des disques pour le CPC 464, pardon il fallait des logiciels sur cassette. Facile, puisque le 464 avait pour processeur un Z80, comme le Sinclair… Oui mais, allez convaincre un concepteur de logiciel qu'il faut travailler pour une machine qui n'est pas encore vendue, alors qu'il peut gagner des mille et des cents en développant son jeu pour Sinclair ou Commodore ou Thomson en France (ne parlons pas de l'Alice de Matra, s'il vous plaît, ça me donne des boutons. Rouges).

Donc convaincre quelqu'un sûr de son talent de concepteur d'écrire un jeu pour une nouvelle machine (Amstrad, qui c'est ça ?) ce n'est pas de la tarte. En Angleterre, on dirait ce n'est pas du pudding.

Donc le travail de William est difficile. Alan Sugar, Bob Watkins et Roland Perry ont bien promis cinquante machines pour les développeurs de logiciels, il faut les convaincre.

Alors William Poel use de son charme et de sa force de conviction :

« Voyons, bien sûr, c'est une nouvelle machine, mais elle a un Z80 comme le Sinclair, donc vous pouvez adapter rapidement votre logiciel et puis l'Amstrad a 27 couleurs, des interceptions, des fenêtres et on vous fournit le manuel du Firmware tout de suite. Et puis tout le monde se bat pour faire des jeux sur Sinclair, la concurrence est féroce ; ceux qui prendront le wagon Amstrad dès le début auront un avantage certain. Et puis Amstrad va vendre 200 000 machines d'ici la fin de l'année, de vraies machines, pas comme cette entreprise qui en annonce 100 000 et n'a pas les moyens d'en payer 1 000. Amstrad vend de la hi-fi depuis longtemps, c'est béton. Et puis, tu me connais, j'aurais pas quitté ma boîte pour fonder Amsoft avec Amstrad si je ne savais pas qu'ils allaient gagner. Allez, fais un effort, je te prête une machine, tu vois ce qu'elle vaut et tu travailles dessus. D'accord ? »

Cent fois, mille fois, William Poel refait le même discours. Dur, dur. Il promet monts et merveilles. Il faut au moins cinquante logiciels honnêtes pour la sortie de la machine !

Et la valse des prototypes va commencer. Cinquante machines avec des téléviseurs Amstrad reconvertis en moniteurs sont produits avec les moyens du bord. Avec cinq à six fois plus de composants que la machine définitive, ces prototypes sont des merveilles de bricolage. Ça marche et ça marche quasiment comme les machines de production, grâce à MEJ, Locomotive et Amstrad.

Roland Perry confie ces cinquante machines à Sally et Gill, les Amstrad Angels, chargées de véhiculer les prototypes d'un bout à l'autre de l'Angleterre. Dès qu'un développeur donne des signes de fatigue ou de rejet, la machine est récupérée manu-militari par les Anges pour gagner une autre maison de logiciels. Le plus extraordinaire est que pendant les six mois de cette valse ininterrompue, seule une machine tombera en panne, et encore, au niveau de l'alimentation.

Mais la machine aux logiciels tournait. Les arguments de William et l'attrait intrinsèque de la machine portaient leurs fruits. Les logiciels étaient en marche, une contribution non négligeable aux succès des micro-ordinateurs en préparation.

La fièvre montait.

Lentement mais sûrement.

Qu'allait-il-arriver ?

Rien.

Le mois de janvier 1984 se déroula suivant les plans. Les prototypes circulaient. Locomotive avançait avec la ROM.

Ah ! J'oubliais.

Guy Kewney, le journaliste avait essayé la machine avec Richard Clayton. En long, en large et en travers. Il avait aimé. Beaucoup. Il avait réussi à trouver quelques critiques, du genre :

« J'aurais aimé une interface série RS232 »

« L'éditeur pourrait être amélioré… »

« Les fonctions INK et PEN sont difficiles à comprendre… »

Puis il avait envoyé ses commentaires à Alan Sugar. Pour vous donner une idée, Guy Kewney en 84 (et encore plus en 91), c'était le Serge July ou l'Alain Duhamel de l'informatique anglaise. Influent. Se sachant influent. Mais certainement pas con. Le rapport de Guy Kewney avait rassuré Alan Sugar et Bob Watkins. Après tout, l'expérience des deux lascars en fuite leur avait donné une leçon et l'avis d'un expert tel que Guy Kewney avait son importance. Capital. L'équipe nouvelle était sérieuse.

Le 21 janvier, jour fatidique, la ROM de Locomotive était prête ainsi que l'ULA de MEJ Electronics.

Expédition immédiate pour le Japon.

Champagne, petits fours ? Non, en Angleterre, chez Amstrad et ailleurs, ce fut fish and chips avec des pintes de bière. Ils préfèrent cela au champagne. BOF ! (qui ne veut pas dire Beginning Of File, voir le lexique que vous avez déjà oublié !).

23 janvier 84

Catastrophe. Richard Clayton est au téléphone. Il vient d'appeler Roland Perry à Brentwood.

— Zut, j'ai trouvé un bug !

— C'est quoi ton bug ?

— Je pense pas qu'on le trouve facilement, mais c'est un bug quand même. Ça a à voir avec une commande de mouvement relatif…

— Pas d'affolement. Tu m'envoies les détails par télécopie, et je te rappelle.

Roland appela Sugar qui se fit expliquer le problème.

— On risque d'en trouver souvent, des bugs comme ça ?

— Il y en aura toujours, il en reste toujours dans un langage ou un système. Mais ce genre de bug ne peut pas planter un programme et n'est pas gênant pour les maisons de logiciels.

— Pas gênant ?

— Il suffit de prévenir dans le livre du Firmware.

— Bon, alors, on modifie le livre. Je ne veux pas perdre la face avec les Japonais. Sauf si c'est critique. Donc, si c'est pas essentiel, on changera plus tard si c'est possible.

Alan Sugar raccrocha.

La journée se passa au téléphone pour beaucoup de gens et la décision d'Alan Sugar ne fut pas modifiée. Exemple typique de la mentalité Amstrad.

Ce n'est pas une catastrophe.

Amstrad avait promis aux concepteurs de logiciels 50 livres sterling pour chaque bug (bogue en français, voir lexique) trouvé dans le firmware : d'une part, ils n'ont jamais rien eu à payer, d'autre part, ils n'ont pas trouvé le seul bug connu de Richard Clayton… Un signe.

En avant.

Le lancement est fixé au 10 avril 84. En effet, les tests tous azimuts pratiqués sur la ROM et l'ULA prouvent que la conception est bonne. Tout peut s'accélérer donc, au niveau de la présérie d'une part, au niveau de la documentation d'autre part. Documentation ?

Livre à desseins pédagogiques

Car il faut un manuel, des manuels, des livres, beaucoup de livres pour l'Amstrad, sur l'Amstrad, autour de l'Amstrad.

Il est paradoxal de voir que l'informatique, censée remplacer la civilisation de Gutenberg et du papier par une civilisation de l'écran et du média sur disquette (ou CD-ROM), engendre une prolifération de littérature consacrée à cette même informatique.

Depuis 1984, plus de 1 000 livres ont été consacrés à la gamme des CPC (mille titres de bouquins !), dont près de 300 pour la France uniquement. 1 000 livres qui ont décortiqué, analysé, montré, déshabillé, abordé, vanté, expliqué, développé, célébré, exalté, loué, éclairé, exposé, démonté, remonté l'Amstrad CPC. Certains ont même ratiociné ou ergoté sur le même Amstrad. M'enfin : qu'est-ce qu'ils ont pu écrire ! Depuis le Best-seller, Trucs et Astuces pour l'Amstrad CPC 464 (chez Micro-Application, publicité gratuite, c'est un copain), jusqu'aux « Méthodes de filtrage numérique sur les CPC » (oui, ça existe, ça), en passant par les éternels « 102 programmes pour votre CPC 464 » (pourquoi pas 100, ou 101, ou mieux, 99 pour faire un prix Amstrad), vous avez tous les sujets, les langages, les graphismes, tout, tout, tout et le reste.

Donc début janvier, Amstrad entame la rédaction du manuel du CPC 464. Les gens de Locomotive, dans leur sagesse, ont déjà entamé le livre du Firmware (Logiciel câblé, pour ceux qui ont osé passer rapidement sur le lexique). C'est la méthode Richard Clayton : chaque fois qu'il définit une instruction, une commande ou une fonction, il écrit les commentaires et les explications qui sont reprises ensuite dans le livre ; élémentaire, mais génial mon cher Watson.

Un manuel d'ordinateur, c'est la quadrature du cercle, c'est essayer de faire plaisir aux quatre coins de l'hexagone, c'est déshabiller Pierre pour habiller Paulo, bref c'est une gageure (attention, si vous lisez ce livre à haute voix, il faut dire gajure) :

— ou bien vous écrivez pour les novices et les connaisseurs vous reprochent d'être trop simple ;

— ou bien vous écrivez pour les experts et les débutants ne s'y retrouvent pas.

Il faut donc trouver un style équilibré et balancé, didactique et informatif, exhaustif et simple. Il faut travailler à plusieurs niveaux pour pouvoir être lu et apprécié par un large éventail d'utilisateurs.

Et l'équipe se met au travail pour produire un chef-d'œuvre littéraire digne du Goncourt. Ils n'auront pas le Goncourt (en effet, en 1984, l'Amant de Marguerite Duras sera préféré au guide de l'utilisateur du CPC 464, probablement parce qu'il n'était pas édité par Galligrasseuil) mais ils s'en tirent bien. Témoin ce commentaire tiré de la revue Votre Ordinateur (oct. 84) :

« C'est un gros classeur de 250 feuilles, dont le texte, en français, est fort complet ; regrettons quelques petites fautes de traduction. Mérite essentiel : il s'adresse à tous. Chaque instruction (il y en a 158 au total) est expliquée, illustrée par un exemple et les mots-clés associés sont toujours indiqués. »

A part la petite pique destinée au traducteur que j'étais (mais ce n'était pas la faute des Anglais), l'article indique bien la qualité essentielle de ce manuel : il s'adresse à tous (je ferais bien de la pub à ce journal, mais il a disparu !)

Parenthèse sans parenthèses suggérée par la parenthèse ci-dessus : en 1986, il y aura en France 7 journaux mensuels consacrés à l'Amstrad CPC : Microstrad, Amstrad Magazine, CPC Magazine, La lettre de l'Amstrad, Logistrad et un hebdomadaire, Amstradhebdo qui ne durera pas longtemps. Mais nous en reparlerons un peu plus loin. Amstrad et la presse, c'est toute une histoire.

Seul problème dans ce manuel, le chapitre 6 sur le son. Rédigé par un expert un peu trop théoricien, il est difficile à comprendre pour les non-initiés et même peut-être par les initiés. Même avec l'aide de connaissances et amis français, je n'ai pas réussi à comprendre ce chapitre ; peut-être sont-ce les petites fautes de traduction relevées par Votre Ordinateur, car mon inculture musicale doit être évidente dans ce chapitre : cinq ans après, je ne comprends toujours pas ce que j'ai traduit. Help, comme dirait les Beatles, I need somebody.

Le moment fatidique approche. Février et mars sont des mois éprouvants : la cavalcade des prototypes s'accélère, les logiciels commencent à revenir chez Amstrad pour être testés.

Décision importante, les gars de Brentwood arrivent à convaincre Alan Sugar de déménager de Londres à Brentwood : ils ont trouvé à 50 mètres de la gare un immeuble libre, occupé auparavant par Ford Europe. Dix étages, c'est un peu grand pour Amstrad (à l'époque), mais ils se contenteront au début des six étages supérieurs en se disant que c'est déjà trop grand… Ils déchanteront vite. Le déménagement est prévu pour avril… que d'événements en perspective !

En mars également Alan Sugar décide, qu'après tout, il faut un lecteur de disquette pour le CPC. MEJ, Roland Perry et Locomotive se félicitent d'avoir prévu ce besoin dès le départ et William Poël est chargé de contacter Digital Research pour adapter CP/M, leur système d'exploitation de disquettes (DOS pour les intimes) au CPC.

À cette époque, CP/M est encore un système important, et d'ailleurs le seul valable pour un ordinateur 8 bits comme le 464. Les négociations seront ardues, Alan Sugar ayant trouvé en Paul Bailey, le patron de Digital Research en Angleterre, un négociateur aussi tenace que lui, ou presque. Digital Research ne regrettera pas le contrat : contrairement à Locomotive Software, ils seront payés en royalties et avec près d'un million et demi de machines équipées du système CP/M, et, même si Alan Sugar a négocié un bon prix, c'est une somme non négligeable qui est tombée dans les coffres de Digital Research.

Alan Sugar était et est toujours aussi peu disposé à payer des sommes astronomiques pour du logiciel. Les maisons de logiciels ont beau lui faire valoir les millions d'heures-homme de développement qu'ils ont consacrés au développement de leur logiciel, il n'arrive pas à admettre que l'on puisse vendre un logiciel aussi cher que sa machine ; il ne voit pas pourquoi un logiciel qui coûte moins de 200 francs en production (livres et disquettes) serait vendu 5 000 francs. Il n'a pas totalement tort. Notez au passage l'unité d'évaluation des développeurs de logiciels : l'heure-homme, au minimum par milliers (à moins, ça ne fait pas sérieux) ; sachant qu'un homme tout seul qui développe un logiciel travaille (avec les heures suppl…) 3 000 heures par an, vous pouvez mesurer le degré d'exagération de votre interlocuteur au chiffre qu'il annonce : seules des sociétés comme Microsoft ou Lotus peuvent prétendre au million d'heures-homme.

Le moment fatidique arrive.

Il est arrivé.

Illustre présentation illustrée

10 avril 1984

Le soleil s'est levé sur Big Ben et les Houses of Parliament (Maisons du Parlement ferait moins couleur locale). 10 heures sonnent sur Big Ben (Le soleil se lève tard en Angleterre, surtout en avril). Ça ressemble exactement aux cartes postales que tout petit Français ou petite Française en Angleterre pour un séjour linguistique envoie à ses parents en France, avec un petit mot en anglais pour faire croire que le séjour est profitable alors que ces chères têtes blondes passent leur temps entre petits Français à se moquer des rosbifs avec leur chapeau melon… et à draguer en langage par signes, c'est plus facile…

Mais je m'égare.

Nous sommes, vous êtes à un jet de pierre (traduction de “a stone's throw”) desdites Houses du Parlement, devant le grand Hall de l'école de Westminster. Pas de chapeaux melon(s), car les journalistes et les gourous de l'informatique n'en portent pas. C'est plutôt blue jean (en anglais dans le texte) et parka avec Nikon en bandoulière. Mille excuses, deux ou trois experts financiers de la City toute proche ont fait le déplacement avec the chapeau que vous attendiez tous. En tout, quatre cents personnes feignant l'indifférence ou, tout au plus un intérêt de bon aloi, discret, ils attendent l'ouverture des portes.

Voilà, la foule s'engouffre dans le grand hall où la vingtaine d'ordinateurs arrivés par avion de Corée le vendredi précédent est disposée d'une manière avantageuse. Enfin, on devine que ce sont les ordinateurs, car pour le moment, ils sont recouverts de voiles d'un gris très chic.

Tous les protagonistes et artisans du CPC sont là, Alan, Roland, William, Richard, Chris et Chris, Ivon, Gill, Sally, Mark-Eric, Malcolm, Mike et d'autres. À l'exception d'un seul, Bob Watkins, pour deux raisons :

— Quand une machine est lancée, il a déjà les autres machines en préparation. Pour lui, le 464, c'est déjà du passé ;

— Il est peut-être un peu superstitieux (ou beaucoup).

L'agence de relations publiques, Michaël Joyce consultants, a bien fait les choses. Dans un éclair de génie, ils ont trouvé l'idée qui fait tilt : ils ont consulté les annuaires téléphoniques et ont trouvé cinq personnes portant les noms suivants :

Mr Archimèdes
Mr Monet
Mr Shakespeare
Mr Ravel
Mr Einstein,

Oui ce sont vraiment leurs patronymes, parole de Breton. Et devinez ce que chacun de ces messieurs va faire. Il va faire une démonstration des capacités de la machine dans le domaine où son nom signifie quelque chose : Mr Ravel présente un programme musical avec le Boléro, Mr Monet montre les capacités graphiques de la machine, Mr Shakespeare réécrit une des pièces avec un traitement de texte maison : Je vous laisse deviner ce que peuvent présenter Mr Archimèdes et Mr Einstein ; (2+2=4 ? Non, un peu plus costaud, le Basic Locomotive, il peut certainement vous calculer le logarithme de Pi avec 16 décimales significatives).

Mais auparavant coréen (ou japonais, plutôt) Alan Sugar parle devant l'assemblée pas encore extasiée, mais cela va venir : “The Home computer has come of age. Our product, with its own monitor, …”

Pardon j'avais oublié de brancher la traduction simultanée. Je récupépète depuis le début :

« L'ordinateur domestique est arrivé à l'âge adulte. Notre produit, équipé d'un moniteur dédié, d'un lecteur de cassette intégré et d'un prix sans équivalent permettra à tout foyer dans ce pays de s'équiper d'un ordinateur familial. Le succès d'Amstrad est fondé sur des produits compétitifs et nous voulons atteindre sur le marché de la micro la même pénétration que celle obtenue sur le marché de la hi-fi, autrement dit une part de marché substantielle. »

Puis il annonce qu'Amstrad avait créé une filiale logicielle, Amsoft et que, lors de la commercialisation du produit, il y aurait un minimum de 50 logiciels disponibles. Amstrad, dit-il, considère son entrée sur le marché de la micro-informatique comme une diversification significative pour la société. Et sans laisser le temps à l'assistance de reprendre son souffle bien qu'il ait eu le temps de reprendre le sien, il ajouta derechef :

« Nos premières livraisons de machines viendront en quantités non négligeables de Corée, où elles sont fabriquées sous licence selon notre conception et avec un outillage qui nous appartient. Nous pensons déplacer nos fabrications dans nos usines de Shoeburyness en 1985. Nous n'avons pas l'intention d'être une étoile filante sur ce marché, et nous sommes fermement décidés à poursuivre dans cette gamme de produits, aussi bien sur le marché anglais qu'à l'exportation dans certains pays sélectionnés en Europe.

« Nous avons investi aussi bien dans les hommes que dans les livres sonnantes et trébuchantes, plus de £ 250 000 (3 millions de francs) en frais de développement.

« Nous allons déménager dans des locaux plus spacieux à Brentwood d'ici quinze jours et la raison en est l'augmentation prévue de nos activités due à la micro-informatique.

« Rayon Ventes et Marketing, nous poursuivrons la politique Amstrad de prix compétitifs et d'excellent rapport qualité/prix, soutenue par une publicité de masse à l'échelon national qui mettra en avant la notion du tout compris chère à Amstrad.

« Nous nous engageons à fournir nos clients habituels dans le courant du mois de juin, en limitant le nombre de distributeurs de telle manière que les stocks soient suffisants quand les campagnes publicitaires commenceront.

« Je passe maintenant la parole à Roland Perry, qui va vous décrire les caractéristiques techniques du produit dans le détail. »

Applaudissements hystériques dans la salle. Enfin, n'exagérons pas, disons applaudissements nourris, car l'appareil n'a pas encore été dévoilé et le prix n'a pas encore été asséné au public assemblé ; mais le suspense monte.

Roland Perry s'empare du micro (le microphone) pour parler du micro (le micro-ordinateur CPC 464, puisqu'il faut l'appeler par son nom).

« Principales caractéristiques du système : Le processeur est un Z80, le plus courant dans les ordinateurs domestiques, donc base logicielle importante et en plus, vous avez accès à CP/M. Vous avez 64 K de mémoire en standard dont 42 K disponibles pour l'utilisateur en BASIC… »

Nous allons laisser Roland Perry à sa description technique du CPC 464, qui intéressa fortement les journalistes présents qui en connaissaient un octet dans le domaine de la micro-informatique.

Suffit-il de dire qu'il y avait 80 colonnes (oui, 80 colonnes pour un ordinateur dit domestique était novateur à l'époque), 27 couleurs, une résolution de 640×200 pixels, un vrai clavier avec pavé numérique et curseur séparé, un lecteur de K7 intégré avec double vitesse, un Basic d'enfer comme vu précédemment, des interruptions en temps réel, des touches redéfinissables, de jolies fenêtres, un son polyphonique, un port série pour l'imprimante, un connecteur d'expansion, un connecteur hi-fi, un connecteur pour joystick et surtout, un choix de deux moniteurs, un moniteur monochrome vert du plus bel effet acceptant 27 tons de gris (ou plutôt de vert, ce qui ne veut pas dire vert-de-gris) ou un moniteur couleur ou couleurs suivant l'acception académique ?

Suffit-il de dire cela pour que vous compreniez sans qu'il soit nécessaire d'insister que le CPC 464 était intéressant à tout point de vue en avril 1984, même pour ces blasés de journalistes habitués aux présentations petits-fours-champagne ?

Le suffit-il ? Non, car je vous sens suspendu à ma plume, non, car vous savez que l'atout majeur était le prix.

Aussi, Roland Perry, ayant fini sa description technique et ayant répondu aux questions techniques toutes plus pertinentes les unes que les autres, mais dont l'énoncé risquerait de vous faire fuir aussi sûrement qu'une description de la surface du soleil en plein hiver austral, repassa le microphone à Alan Sugar pour qu'il dévoilât les prix au moment même où les voiles d'un gris perle et chic étaient élégamment enlevés pour que les ordinateurs apparaissent dans la lumière des spots multicolores.

Et Alan Sugar dit :

« Pour l'ordinateur avec moniteur monochrome, le juste prix est de 199 livres ; pour celui avec moniteur couleur, le juste prix est de 299 livres. Messieurs et Dames, vous avez tous perdu ! »

Évidemment, brouhaha dans la salle suivi d'une salve d'applaudissements et pour une fois je suis en deçà de la réalité (le fameux understatement anglais).

Alan Sugar, après quelques instants, éleva la main pour demander le silence :

« En ce qui concerne le lecteur de disquette et le système CP/M fourni avec, le prix sera de 199 livres, TVA comprise. Mesdames, Messieurs, je vous invite à essayer les machines ; les gens d'Amstrad qui ont participé au développement de ce micro-ordinateur sont là pour vous aider et répondre à vos questions. »

Un journaliste dans l'assistance posa deux questions à Sugar :

— Quand livrerez-vous les premières machines ? Et combien pensez-vous en vendre d'ici la fin de l'année ?

— Les premières machines seront chez les détaillants dans la deuxième quinzaine de juin et nous pensons vendre 200 000 CPC 464 d'ici la fin de l'année.

Les journalistes et autres invités se dirigèrent alors en petits groupes vers les machines exposées. Roland Perry avait réalisé une cassette de présentation qui était fournie avec toutes les machines exposées et qui donnait un aperçu des possibilités de la machine, tant sur le plan graphique que dans les domaines musical, ludique, et même professionnel.

Dans les conversations en petits comités qui s'étaient formés naturellement, la question de la livraison des machines en juin revenait souvent ; en effet, à cette époque en Angleterre les constructeurs avaient la fâcheuse habitude d'annoncer des machines qu'ils mettaient quelquefois plus de huit mois à livrer. Si j'ai bonne souvenance, Clive Sinclair mettra plus d'un an entre l'annonce et la livraison des premiers QL, l'ordinateur qui a probablement causé sa faillite.

William Poël prit alors un engagement face à un journaliste qui s'empressa de publier cette information :

« Si les premiers Amstrad ne sont pas livrés avant la fin du mois de juin, je m'engage à manger un CPC 464 sur Trafalgar Square. »

Nul doute qu'un tel événement aurait un retentissement publicitaire certain, même si ce genre de publicité était un peu douteux.

Suspense, suspense. William Poël allait-il être obligé de manger un 464 ?

La distribution des dossiers de presse fit baisser le niveau sonore dans le grand hall. Les journalistes consultaient les informations données, intitulées : « Amstrad lance l'ordinateur du peuple. »

On y apprenait notamment que le chiffre d'affaires d'Amstrad était passé en cinq ans de 5 millions de livres à 50 millions (de 60 à 600 millions de Francs), les bénéfices étant passés de 1 à 8 millions de livres (note pour les financiers et les calculateurs, la livre sterling à l'époque valait environ 12 francs.)

Les photographes mitraillaient dans tous les sens et eurent droit à une photo de famille réunissant Monet, Ravel, Einstein, Archimèdes et Shakespeare

Canevas journalistique

L'annonce du CPC 464 fit l'effet d'une bombe dans le milieu de la micro-informatique et même dans la grande presse, les micro-ordinateurs étant en 1984 un bon sujet de scoop. N'oublions pas que les ventes de micro-ordinateurs domestiques dépasseront le million d'unités en 1984 en Angleterre.

Prenons l'exemple du GUARDIAN ; c'est un quotidien plutôt à gauche, disons par comparaison du style Le Monde mâtiné de Libération. Il était célèbre pour ses mastics (alias erreurs typographiques), à tel point que les humoristes l'avaient rebaptisé le GRAUNIAD. Mais c'était un journal influent, qui consacrait chaque jeudi plusieurs pages à la micro-informatique. Dans le numéro du jeudi 26 Avril 1984, Jack Schofield le présentait en détail, sous le titre : L'Amstradivarius. L'idée générale de l'article met en avant l'excellent rapport qualité/prix du CPC 464.

Je cite :

« … L'idée est de fournir un système complet, pour que les novices ne soient pas obligés de monopoliser le téléviseur familial. Cela évite également le problème des incompatibilités qui perturbent la vie des possesseurs de Sinclair, Oric et BBC quand ils ne peuvent obtenir une image correcte ou des lecteurs de K7 qui ne peuvent charger les logiciels. »

Il compare ensuite alors le CPC 464 avec le Commodore et montre que le 464 est supérieur dans la quasi-totalité des domaines. Puis il ajoute :

« … Cependant, dans tous ces domaines, le CPC 464 n'est pas seulement moins cher et meilleur que le leader du marché mondial, il l'écrase à plates coutures (pour les amateurs de la langue de Shakespeare, “It knocks it into the proverbial cocked hat”) »

Et il conclut par :

« … Si Amstrad fournit cette année les 200 000 machines promises aux prix annoncés, je n'arrive pas à imaginer comment les sociétés moins importantes vont survivre. »

Le reste de la grande presse est du même acabit. Quant à la presse spécialisée, leurs articles sont si dithyrambiques qu'Alan Sugar dira plus tard que l'accueil de la presse correspondait à plusieurs millions de publicité gratuite. Personal Computing Today écrit :

« Les Japonais peuvent remballer leurs machines MSX et rentrer à la maison. Même Commodore et les noms fameux de Cambridge (Allusion à Clive Sinclair et Chris Curry, le concepteur de l'ACORN BBC) feraient bien de retourner à leurs tableurs et de changer quelques chiffres. L'Amstrad CPC est vraiment merveilleux, offrant le genre de rapport qualité/prix qu'on attendrait plutôt de Sinclair. L'ayant essayé le jour du lancement, j'en ai commandé un, me disant que même s'il n'était pas bon, le moniteur couleur me servirait pour mon Sinclair QL. Mais que l'Amstrad soit un si bon micro m'a vraiment surpris. »

Le verdict de What Micro est encore plus net :

« L'Amstrad CPC 464, à 299 livres, est certainement un micro pour le peuple. Ce qui serait une gageure pour la plupart des constructeurs, Amstrad l'a réalisé en produisant un micro non seulement économique mais en plus excellent. Même sans le moniteur et le lecteur de K7 intégré, ce serait une affaire. Avec eux, il y a peu de machines qui lui arrivent à la cheville. »

Je termine par l'article de Guy Kewney (le testeur secret d'Amstrad) qui sévissait dans Personal Computer World, PCW pour ses intimes. En couverture, l'Amstrad CPC 464 couleur occupait toute la page avec une petite ligne sous la photo qui disait : « Amstrad sort le micro qui va battre le Sinclair ». En pages centrales, un éclaté en quadrichromie de la machine de toute beauté et un article de cinq pages.

Cet article de mai 1984 avait pour chapeau :

« Le temps de la consolidation sur le marché des micro-ordinateurs est arrivé sous la forme de l'Amstrad CPC 464, qui avec deux boîtes et un fil possède des caractéristiques qui feraient honte à un hybride des machines les plus vendues. Guy Kewney examine ce micro domestique/professionnel rapide et performant qui sera lancé comme concurrent direct et sérieux du Commodore 64, Sinclair Spectrum et BBC Acorn. »

Suit un article détaillé et exhaustif, où les louanges pleuvent. Les deux seules critiques qu'il émet ont trait à l'absence d'une interface série et l'absence d'un témoin lumineux sur la touche de verrouillage de capitales (CAPS LOCK) et sur la touche SHIFT LOCK.

Et il conclut, entre autres :

« … Le moniteur, à la place d'une prise TV, est une excellente idée ; et une machine sans une jungle de câbles reliant le lecteur de cassette, l'alimentation et la TV familiale est extra. L'Amstrad est une machine performante, rapide, avec plein de mémoire, facile à programmer et arrangée d'une telle manière qu'elle battra facilement l'Electron d'Acorn et donnera du fil à retordre au Commodore 64 et au Sinclair Spectrum. Je pense que près de 200 000 unités devraient se vendre d'ici la fin de l'année. »

Fermez le ban et l'arrière-ban. Tant de compliments finissent pas être gênants.

Une page de publicité

Tiens, c'est marrant.

Ayant l'article devant les yeux, je viens de noter la publicité en face de la dernière page. Il y a une Renault 9 vue de trois-quarts arrière, avec le volant à droite (eh oui, les Anglais roulent à gauche). L'accroche publicitaire est :

PUCES GRATUITES AVEC LA RENAULT 9

(En anglais FREE CHIPS WITH EVERY RENAULT 9, n'oubliez pas que CHIPS c'est aussi des frites en Angleterre, donc c'est à double sens, of course).

Et en bas, sous la voiture, on lit :

« À partir de £4,645. Avec un micro-ordinateur Sinclair Spectrum gratuit. »

Il fallait le faire. Faire vendre des Renault 9 en offrant un Sinclair Spectrum ! Comme il y avait pénurie de Spectrum en mai 84, je me demande s'il y en a qui ont acheté une Renault 9 pour se procurer un Spectrum. Je vous disais qu'ils sont fous ces Anglais ! Faudra que je me renseigne auprès de Renault UK pour savoir combien ils en ont vendu comme ça.

Pour vous dire la vérité, Amstrad France essaiera de faire un package Peugeot 205 avec un ordinateur portable PPC 512 (qui était fourni avec une prise pour allume-cigare en standard), en 1988 ou en 1989. Je ne me rappelle plus pourquoi cela n'a pas abouti… peut-être que c'est parce qu'il y avait une 205 Lacoste… Lacoste qui nous avait accusés de lui avoir volé le crocodile (ben les crocodiles, c'est à tout le monde et le nôtre il était beaucoup plus drôle… na !)

Tiens, j'ai dit crocodile !

Oui vous avez écrit crocodile !

Et alors ?

Et alors, le crocodile c'est l'emblème d'Amstrad France (et de Lacoste, peut-être ?) et on n'a pas encore vu la moitié de la queue du crocodile. Et pourquoi on parle pas d'Amstrad France ? Patience, patience, j'y arrive, lectrice ou lecteur adoré(e), quoiqu'au début 1984, Amstrad France ne soit encore qu'une petite SARL à 20 000 francs. Mais ça va exploser, c'est sûr.

Vous me laissez quelques instants, quelques pages jusqu'à fin juin 84. Il faut quand même que vous sachiez si William Poël l'a mangé, son Amstrad CPC 464, sur Trafalgar Square, en présence des journalistes et des télévisions réunies. Je suis sûr que vous brûlez de le savoir. Mais c'est promis, le chapitre II qui suit l'interlude consacré au dictionnaire sera l'histoire du débarquement.

Du débarquement du 464 en France.

Mais revenons à avril-mai 84 ; cette Renault 9 et son Spectrum m'a fait perdre le fil fluide de ma description de l'accueil que reçut le 464 chez nos amis de la presse grande-bretonne.

Accueil plutôt favorable, comme nous l'avons vu, enthousiaste même, parfois lyrique. L'approche tout en un revenait dans toutes les analyses, ainsi que le commentaire : pourquoi aucun autre constructeur ne l'avait-il fait auparavant ? On a du mal à imaginer en 1991 un ordinateur vendu sans son moniteur ; en 1984 c'était la règle. Mais, c'est toujours ainsi : les idées lumineusement simples ne deviennent évidentes qu'a posteriori. Voyez Newton. Ou Archimède, l'inventeur d'Eurêka.

Ça bouge dans l'informatique

Amstrad déménage donc de Londres à Brentwood dans le grand immeuble près de la gare. Roland Perry occupe le sixième étage en moins de temps qu'il n'a fallu à Saddam pour occuper le Koweït, William Poël investit le cinquième étage et devient Directeur d'Amsoft, Bob Watkins prend le septième étage, le huitième étage reçoit les services comptables et financiers ainsi que le gros ordinateur de gestion, tandis qu'au neuvième étage, Alan Sugar installe le marketing, la logistique et le commercial.

Intéressant ce neuvième étage ; il est d'un seul tenant, pas de murs, tous les bureaux se font face les uns les autres. Lorsqu'on pénètre dans cette ruche bourdonnante, seul le fait qu'Alan Sugar dispose d'un fauteuil Henri VIII remanié Victoria permet de le distinguer au milieu de ses collaborateurs. Le télécopieur débite ses kilomètres de fac-similés 24 heures sur 24 (quand il est midi à Londres, il est 21 heures à Tokyo et 19 heures à Hong Kong). L'atmosphère est à la fois détendue et animée.

Chaque matin, les extraits de presse sont photocopiés et distribués à tous les étages. Le moral, légèrement anxieux jusqu'au jour du lancement est maintenant plutôt euphorique.

Le premier contingent du CPC 464 qui a quitté la Corée le 10 mai en bateau, navigue sur les flots bleus.

Au cinquième étage, le suspense devient insoutenable, les sucs gastriques de William Poël vont-ils tenir le coup ? Sachant qu'un bateau met cinq à six semaines pour faire le voyage de Corée en Angleterre, calculez : vous êtes rassurés ! Le bateau va arriver à temps (s'il ne coule pas) ! Ouf ! Le 21 juin 1984, à 9 heures du matin, de petites queues se sont formées devant quelques magasins qui ont reçu les machines la veille. William est sauvé ! En deux heures, toutes les machines ont été vendues. Les clients étaient venus de toutes les provinces anglaises, quelques-uns avaient franchi le Channel, venant de Belgique et de Hollande. Un client est même venu de Bahrain par avion pour prendre la machine qu'il avait réservée.

Au sixième étage, une douzaine de CPC 464 tournent 24 sur 24 avec un programme de test depuis le 12 avril. Aucune ne donne de signe de fatigue ; en fait elles tourneront sans interruption pendant plus d'un an. Seule une machine aura besoin de soins au niveau d'un lecteur de cassette fatigué.

Mais ce qui, en juin 1984, est au centre des activités d'Alan Sugar, c'est l'exportation. Le 464 est l'occasion pour Amstrad de pénétrer sur le marché européen ; jusqu'à présent, plus de 90 % du chiffre d'affaires est réalisé en Angleterre, et il se prépare à diversifier ses marchés.

Lors du lancement du CPC 464, il a d'ailleurs précisé :

« Je n'ai pas l'intention d'attaquer le marché américain, mais ce produit est promis à un succès important en Europe et en Extrême Orient, et dans un avenir proche, les exportations représenteront un pourcentage beaucoup plus important de nos ventes ! »

Et Alan Sugar va pousser ses pions.

En France, en Allemagne et en Europe.

Et tout d'abord, chez les grenouilles.

C'est comme ça qu'ils osent nous appeler, les rosbifs !

P.T.O. Cela veut dire Please Turn Over autrement dit, tournez la page, s'il vous plaît, pour l'interlude didactique sur les bons mots de l'informatique.

★ EDITEUR: QWERTY
★ ANNÉE: 1993
★ LANGAGE:
★ LiCENCE: COMMERCIALE
★ AUTEUR: François QUENTIN

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L'Amstrad CPC est une machine 8 bits à base d'un Z80 à 4MHz. Le premier de la gamme fut le CPC 464 en 1984, équipé d'un lecteur de cassettes intégré il se plaçait en concurrent  du Commodore C64 beaucoup plus compliqué à utiliser et plus cher. Ce fut un réel succès et sorti cette même années le CPC 664 équipé d'un lecteur de disquettes trois pouces intégré. Sa vie fut de courte durée puisqu'en 1985 il fut remplacé par le CPC 6128 qui était plus compact, plus soigné et surtout qui avait 128Ko de RAM au lieu de 64Ko.