PEOPLES ★ MICROS EN CRISE 1986 : LE RÉVEIL BRUTAL POUR LES FABRICANTS|SCIENCE ET VIE) ★

Micros en crise 1986 : Le réveil brutal pour les fabricants|Science et Vie)

Le réveil Brutal pou les fabricants d'ordinateurs familiaux. Après une période d'euphorie et de réussites spectaculaires, les faillites et les abandons se multiplient aux Etats-Unis comme en Europe. La mode passée, il faut se rendre à l'évidence : un ordinateur à la maison, cela ne sert à rien.

Qu'entend-on par micro-ordinateu “familial” ? Transposé de l'anglais — “home computer" (ordinateur pour la maison), il désigne un équipement de petit volume, de faible capacité et d'un prix abordable. Plus précisément, c'est le prix de la console, c'est-à-dire l'ensemble processeur-mémoire-clavier nu, sans écran et sans “périphériques” (magnétophone, lecteur de disquette ou imprimante), qui fixe 1'appellation “familiale” : en France, on considère qu'une console doit coûter moins de 5 000 TTC (prix de vente moyen en magasin), ce qui exclut le célèbre Apple II (8 500 F aujourd'hui). Mais aux Etats-Unis, où le pouvoir d'achat est plus élevé, la barre est couramment fixée à 1000$ (soit 8000 F), ce qui y englobe l'Apple II. C'est aussi, par rapport aux ordinateurs de bureau à usage professionnel et aux performances nettement supérieures que l'on définit cette catégorie de machines. C'est enfin en raison de la “cible” visée: le père (ou la mère) de  famille, mais principalement leurs enfants.

<< LES ECHECS

L'étroitesse du marché est à l'origine de l'échec du TI 99 de Texas Instrument (2),
de l'Alice de Matra (1), de l'Electron de Acom(3),
du PC Junior (4) d'IBM et de l'Adam de CBS-Coleco (5). 

Or, un malaise se fait jour depuis quelques mois, qui conduit à s'interroger sur l'avenir de cette jeune industrie. Alors que, par rapport à 1982, le marché français de 1983 a vu ses ventes multipliées par quatre (!), en 1984 les ventes n'ont augmenté que de 33 % seulement, par rapport à l'année précédente. Les prévisions les plus optimistes tablent, pour l'année 85, sur une augmentation de 50%... seulement ('), soit environ 500 000 micros familiaux, contre 325 000 en 1984. Bien sûr, il s'agit d'une progression qu'envierait bien des industriels ; mais à l'aube de l'informatique, plus habituée à doubler, tripler voire quadrupler ses performances d'une année sur l'autre, c'est une “petit” résultat. Et puis, signe des temps ? Voilà que TF1 décide d'abandonner ses émissions d'initiation Tify et Pic et Poke. « Les gens en ont assez qu'on leur explique ce qu'est l'informatique » avoue-t-on à TF1.

Plus symptomatique encore, la désaffection de la partie que le SICOB consacre chaque automne à la micro-informatique sous le nom de SICOB-Boutique. Cette année, il est vrai, celle-ci avait été exilée hors de 1a Défense, où se tenait le salon principal. En outre, la promotion semble en avoir été bien mal assurée, mais la chute de fréquentation est spectaculaire ! Alors que le SICOB accueillait 390 000 visiteurs pendant les dernières semaines de septembre 85, soit 4 % de moins que l'année précédente (un peu plus de 400000 visiteurs en 84), la SICOB-Boutique n'atteignait que 40% des effectifs de 1984 (un peu moins de 85 000 visiteurs, contre 220 000 en 84).

Même en tenant compte des freins objectifs cités plus haut, la baisse est considérable : tous les professionnels l'ont dit, le grand public a boudé la manifestation et décision est prise d'orienter cette partie du SICOB vers les usages plus professionnels que familiaux.

Un autre élément à prendre en considération : le décalage traditionnel entre la France et les Etats-Unis. Notre pays accuse en effet un à deux ans de rçtard sur le “modèle” américain. Or, passée la phase d'engouement spectaculaire qui a caractérisé le marché américain de 81 à 83, les ventes sont lourdement retombées : de 390 000 ordinateurs familiaux vendus en 1981, on était passé à 4 800 000 en 1983 ; mais en 1984, seulement

4 500 000 micros ont trouvé preneur, soit 6,25 % de moins en volume... Les prévisions pour 1985 sont encore plus faibles, on parle de 3 000 000 d'unités (2) !

LES DEMI-SUCCÈS

Demi-succès par contre pour les Thomson T09 (6),
Oric-Atmos (7), Sinclair QL (8) et Atari 520 ST,
des batards, ni vraiment familiaux ni vraiment professionnels.


LES SUCCÈS

Les “stars” d'aujourd'hui : le Thomson TO 7(10), 
les Amstrad PCW8256 (11) et CPC464 (12), 
le Sinclair Spectrum ( 13) et le Commodore 64 (14).

En somme, passée l'euphorie conquérante des années précédentes, l'humeur des chevaliers d'industrie est sombre, très sombre. Certains n'hésitent pas à parler d'apocalypse. D'autres, d'un sourire gêné, affirment que la crise n'est que passagère et que tout repartira dans quelques mois...

Pourtant les abandons s'accumulent depuis quelques temps. Qu'on en juge :

C'est d'abord, en janvier 85, l'annonce par CBS-Coleco de l'arrêt de l'ordinateur familial “Adam”, dont les ennuis techniques n'ont jamais pu être sérieusement surmontés. Cette machine, que CBS évoquait avec des mines gourmandes en 1983, vit le jour au début de l'année 84: son lancement, après la saison traditionnelle (les ventes sont plus fortes en fin d'année) et de dramatiques problèmes mécaniques (Coleco avait choisi un type de lecteur de cassette tout à fait particulier) ont gravement gêné les ventes. En fin d'année 84, seuls 190000 appareils avaient été vendus, les difficultés techniques n'étaient pas résolues, et le marché se tassait sérieusement. Tout ceci devait contraindre CBS-Coleco à “arrêter les frais” et à se replier sur le jouet traditionnel, choix que justifie le succès des “Patoufs”, ces poupées rebondies lancées il y a peu.

Puis l'orage éclate en Europe où Oric, marque anglaise de petits ordinateurs, presque uniquement vendus en France, dépose son bilan. Au fond Oric, qui n'était qu'une petite marque parmi tant d'autres, avait connu une sorte de miracle: directement concurrent du célèbre Sinclair Spectrum, le marché anglais ne lui était guère favorable. La direction d'Oric allait porter l'attaque là où Sinclair était faible, c'est-à-dire sur le marché français. Celui-ci, en pleine expansion, avait été gravement sous-estimé par Sinclair, qui pensait avoir bien assez à faire avec le marché britannique. En “manque” de Sinclair, dont la réputation avait été répandue par le tout petit ZX81, les acheteurs français étaient chaque jour un peu plus déçus de voir la firme britannique les négliger. L'arrivée d'Oric 1, suivi de l'Oric Atmos, version améliorée du précédent, leur parut un bon substitut: les machines étaient très comparables par leurs prix, leurs performances et leur positionnement. Las, les ventes d'Oric, pendant ce temps-là, s'écroulaient en Angleterre avec l'ensemble du marché : le dépôt de bilan devint vite nécessaire. Le sauveur sera un des deux distributeurs français, Eurêka.

Celui-ci décide de rapatrier la production des ordinateurs de la marque de ce côté-ci de la Manche et tente de relancer une machine qui a perdu beaucoup de son lustre et voit ses clients lui préférer des marques plus rassurantes, comme Thomson.

Si l'Angleterre ne s'est guère émue aux malheurs d'Oric, ceux d'Acorn Computer l'ont touchée plus directement. Acorn c'est, en effet, avant tout, la marque BBC, concédée par la radio-télévision britannique (avec commandes à l'appui!) pour mettre sur pied une gigantesque opération de formation à l'informatique dans les écoles, avec la collaboration de la télévision. Bel exemple, dont notre plan Informatique pour tous, en cours de réalisation, s'inspire quelque peu. Mais ces beaux jours sont finis, la BBC n'a plus besoin de ces ordinateurs puisque toutes les écoles britanniques sont désormais équipées et Acorn a du mal à vendre ses produits sous sa propre marque (l'Electron, par exemple, qui ne perce pas). Les marchés étrangers — la France, en particulier — sont déjà très occupés... Voilà Acorn sur le point de déposer son bilan, quand un miracle — italien — se produit : Olivetti, puissamment impliquée dans l'informatique grâce à ses ordinateurs de bureau et à ses accords avec l'américain ATT, vole au secours d'Acorn et prend 49% de son capital en mai 1985. Mais ce n'était là qu'une rémission temporaire : Acorn continue de battre de l'aile, ses ventes baissent de façon dramatique et l'argent continue de manquer. Olivetti doit “rallonger la sauce”, portant sa participation à près de 80 % en juillet dernier.

Nul ne sait ce qu'il adviendra d'Acorn et certains murmurent qu'Olivetti a fait là une bien mauvaise affaire... .

Les déboires de Sinclair...

Mais l'homme malade de l'industrie britannique de l'ordinateur familial c'est bien... Sinclair. Oui, Sinclair, dont les minuscules ordinateurs ont damé le pion aux Japonais et se sont vendus à des millions d'exemplaires. Sinclair, donné en exemple par Margaret Thatcher elle-même comme le modèle de la réussite économique et ennobli par la Reine, est en déconfiture. Il est vrai que les méthodes de gestion de notre héros et son marketing aventureux n'étaient pas exempts de reproches, mais c'est surtout la chute brutale du marché anglais et la terrible concurrence d'Amstrad en fin 84 et début 85 qui ont fait trébucher Sinclair Research, forçant la firme à demander un moratoire de ses dettes.

En outre, le nouveau modèle sorti des usines Sinclair en avril 85, après une bien longue attente, ne remplit pas ses promesses: malgré ses choix technologiques avancés, mais compromis par des problèmes techniques, et son prix très bas (moins de Jt 500), le QL —pour Quantum Leap— n'a pas trouvé sa clientèle. La situation était grave pour Sinclair: on croyait avoir trouvé un sauveur en la personne de Robert Maxwell, le bouillant propriétaire du quotidien Daily Mirror, qui proposait de reprendre 75% du capital contre 12 millions de livres sterling comptant, c'est-à-dire le montant des pertes de Sinclair ! Mais au début du mois d'août, Robert Maxwell retirait son offre, laissant la firme anglaise en proie à ses créanciers, parmi lesquels Thorn EMI, Timex (ex-licencié et distributeur de Sinclair aux Etats-Unis), et les banques Bar-clays et Citibank. Ceux-ci ont fini par accepter un “concordat” au terme duquel ils deviennent actionnaires de l'entreprise.

En France, les premiers effets de la crise commencent à se faire sentir. Matra vient d'annoncer l'abandon de toutes ses activités en micro-informatique. Son ordinateur familial Alice n'a pas fait de merveilles. Il s'en est vendu 30000 seulement en un an et demi et comble de malchance, il n'a même pas été retenu par le gouvernement pour équiper les écoles. Malgré des prix cassés, la machine de Matra n'a jamais décollé et la firme, qui a bien d'autres cordes à son arc, a préféré se retirer de ce marché peu profitable.

...et ceux des grands Américains... Mais c'est outre-Atlantique que les événements prennent une tournure plus grave, avec les avatars des deux plus prestigieux fabriquants d'ordinateurs, IBM, et Apple.

D'abord la nouvelle de la mort du “PC Junior” dont la fabrication a définitivement cessé en mars 1985. Rappelons l'histoire en quelques mots. Après avoir lancé, avec le succès qu'on sait, son premier ordinateur personnel en 1980 (le PC — Personal Computer), taillant ainsi des croupières à Apple et prenant, en quelques mois,, près de 20 % du marché des ordinateurs de bureau, IBM s'intéresse au marché des ordinateurs de bas de gamme, dits familiaux. En novembre 1983, et après bien des mystères, la célèbre firme américaine lance un petit “PC Junior”, destiné à la famille. Compatible avec le “grand frère”, 

le PC Jr, qui possède la même architecture, prétend permettre au cadre d'entreprise de continuer à travailler chez lui, tout en offrant les avantages d'un superjeu vidéo pour ses enfants.

Moins de deux ans après et au bout de 250000 machines vendues aux Etats-Unis, IBM retire de la vente son “jouet”, confirmant ainsi un premier véritable échec. A cela plusieurs raisons : le PC Junior était cher (près de £800 !) et peu attrayant : limité, volumineux et doté d'un clavier discutable, il a déchaîné les critiques des spécialistes. La stratégie commerciale d'IBM, glus habituée à la vente aux entreprises, s'est mal accomodée du marché grand-public. Enfin, l'expansion attendue n'a pas eu lieu. L'hiver 84-85, où, on l'a vu, les ventes, de micros familiaux se sont beaucoup tassées, a été fatal à la machine, pourtant améliorée. Et voilà qu'une baisse des bénéfices (moins 13%) est même annoncée pour la première fois dans l'histoire d'IBM !

Il est vrai que le PC Junior n'est pas seul en cause, mais l'affaire en a fait réfléchir plus d'un...

L'autre coup de semonce est venu de chez Apple où les ventes du Macintosh, nouveau produit-phare de la jeune firme californienne n'ont pas atteint les sommets promis: seuls 300000 appareils pour l'année 84, alors que les dirigeants d'Apple avaient promis d'en vendre 500 000 pour la première année. En mai 1985, Apple annonce des pertes, licencie 1200 employés, ferme trois usines et réorganise son état-major. Steve Jobs, son président-fondateur, est écarté et l'action baisse, entraînant de sérieuses menaces financières (risque d'OPA, très à la mode en ce moment aux Etats-Unis).

Commodore, un des grands de l'ordinateur individuel et leader mondial dans le domaine familial, n'est pas épargné non plus et met à pied 500 personnes.

Déjà en 1984... A vrai dire le mouvement ne fait que prendre de l'ampleur. Déjà les années précédentes avaient vu leur cortège de retraits et -de revirements spectaculaires. Qu'on se rappelle la décision inattendue de Texas Instruments d'abandonner son très populaire ordinateur TI99 (près de 2 millions de machines vendues), qui avaient pourtant ouvert la voie en 1980. Qu'on se souviennent des projets vite enterrés des fabricants de jouets, qui, comme Mattel avec l'Aquarius, avaient mis au point un ordinateur bon marché. Milton-Bradley, pour sa part, devait renoncer à mettre à exécution ses projets.

Pourtant la réussite insolente d'Atari, qui appartenait alors au géant du loisir Warner, fascinait ses concurrents. Mais la décadence du pionnier du jeu vidéo n'était pas loin. Epuisé par une guerre des prix sanglante avec Commodore, qui n'en avait pas trop souffert, et avec Texas Instruments, qui fut le premier à “jeter l'éponge”, Atari prenait eau de toute part. Inquiets des pertes gigantesques, les dirigeants de la Warner préférèrent vendre la firme au plus offrant et c'est l'ex-P-DG de Commodore, Jack Tramiel, chassé par son conseil d'administration, qui enleva l'affaire. Dans un véritable coup de poker qui est bien dans sa manière, Tramiel vient d'engager Atari dans la voie ouverte par le Macintosh d'Apple en lançant une nouvelle machine, le 520 ST: processeur 32 bits (plus rapide que les précédents), menus déroulants (accès immédiat aux différentes fonctions), gestion d'écran par icônes et fenêtres (les codes rébarbatifs cèdent la place à des images), écran haute définition, “souris” et autres progrès technologiques destinés à rendre les ordinateurs plus conviviaux et plus faciles d'emploi, sont proposés pour moins de 10000 F. C'est cher pour un “familial” et peut-être trop bon marché pour concurrencer Macintosh (deux fois plus cher!). Mais c'est la dernière carte d'Atari : si celle-ci gagne, il faudra consolider; si elle est perdante, Atari disparaîtra, comme tant d'autres...

Les limites de la microfamiliale A l'origine de la micro-informatique “familiale”, une utopie : la baisse extraordinaire des coûts de production et la miniaturisation croissante des composants permettaient de penser que l'informatique allait pénétrer les foyers et que tout individu ne pourrait plus vivre sans un ordinateur sous la main.

Celui-ci était promis à tous les bienfaits: prise en charge de l'économie familiale, initiation facile et amusante aux machines du futur, présence d'un pédagogue inlassable et performant, au savoir encyclopédique, animation des soirées crëùses grâce aux fantastiques possibilités ludiques qu'offre le couple console-écran, associé à un micro-processeur puissant, c'est ainsi qu'en 1980 (autrement dit, autrefois!) les chantres de ce nouveau marché nous décrivaient les avantages universels et « incontestables » de l'ordinateur familial.

Jusqu'ici relativement à l'abri, l'Europe voit maintenant venir l'ouragan. Parce qu'elle est la plus exposée —et la plus vulnérable—, la Grande-Bretagne subit, en ce moment même, une grave crise, qui pourrait bien entraîner à terme la disparition pure et simple de cette jeune industrie où déjà les morts se comptent. Laser, Dragon, petites marques trop faibles pour survivre, n'ont dû un salut provisoire qu'à l'appui de capitaux étrangers, espagnols dans le cas de Dragon. La France ne doit qu'à son retard habituel et à l'absence de guerre des prix d'être protégée —pour le moment—, de la tempête.

Et le Japon ? Et bien, pour une fois il est à la traîne. Pourtant doté d'une industrie électronique puissante et d'un marché d'ordinateurs professionnels actif, où les “compatibles IBM” sont légion, le Japon ne»s'est lancé que tardivement dans la bataille du familial. Si tardivement que ses efforts de standardisation, avec la forme “MSX”, qui vise à permettre une interchangeabilité de tous les ordinateurs, quelques soient leurs constructeurs, risquent de tourner au fiasco, tant il est vrai que les micros MSX, désormais disponibles aussi en France, ne s'arrachent pas (quelques dizaines de milliers vendus à ce jour, en France, toutes marques confondues). On reproche, en effet, à ce standard d'origine américaine d'être bâti sur des techniques un peu trop éprouvées —c'est-à-dire, dans le domaine de l'informatique... dépassées—, usant de composants moins rapides et moins riches de possibilités que ceux qui se répandent de plus en plus dans les nouvelles générations (microprocesseur 8 bits Z 80, là où les 16 bits, voire les 32 bits gagnent le marché!) Les analystes les plus attentifs, et avec eux, semble-t-il, le public, attendent plus des ordinateurs conviviaux de la génération du Macintosh que des prouesses de la normalisation nippone. De là à dire que le MSX est mort-né et que les japonais ont raté le coche, il n'y qu'un pas, que certains observateurs franchissent aisément.

Les raisons.

Les faits sont là: où qu'on se tourne, l'horizon de la micro-informatique de bas de gamme est lourd de nuages. Retraites stratégiques aux USA, grave crise en Angleterre, timidité japonaise, tassement du marché, tout cela concourt à sonner l'hallali de l'ordinateur familial. Comment expliquer qu'un marché si florissant et présenté, l'année dernière encore, comme si prometteur, connaisse un effondrement si soudain ?

A entendre les Américains, «l'industrie du micro familial a souffert d'une guerre des prix sanglante et fatale, d'une obsolescence rapide des produits et des goûts changeants des consommateurs...» (Time, 1-4-85). Il s'agit là, bien sûr, d'un point de vue américain : la “guerre des prix” n'a pas fait les mêmes ravages en Europe, et pourtant la micro familiale s'y porte aussi mal. Mais le dernier argument mérite qu'on s'y arrête: ces changements de goût
(“shijling consumer tastes”) ne sont rien d'autre qu'un voile pudique jeté sur la désaffection croissante du grand public pour ces gadgets coûteux et... inutiles. C'est le syndrome de la yaourtière: on s'y laisse prendre, on s'en sert quelques semaines, puis, lassé, on range la machine dans un placard pour l'oublier.

Finalement c'est ce qui est arrivé aux micro-ordinateurs familiaux. Même si aucun professionnel n'ose se l'avouer, bien peu sont ceux qui, heureux (?) possesseurs d'une console, continuent d'en tirer profit. On estime que les deux tiers des micros de cette catégorie ne servent pas ! C'est que, tout bien réfléchi, il y a peu d'usage pour un ordinateur dans la famille : les tâches professionnelles ne sont pas possibles (ou rendues très difficiles), et le papier crayon est toujours plus rapide, plus sûr et plus simple ! Une fois que l'on a fait le tour des succédanés de Space Invaders, Pac-Man, Frogger et autres jeux d'action, on ne tarde pas à découvrir les limites de la machine. La gestion du budget familial n'en sort guère améliorée, la programmation ne permet somme toute que de petits exercices et les ressources pédagogiques sont vite épuisées par des logiciels médiocres, tous organisés sur le bon vieux principe du questionnaire à choix multiples plus ou moins amélioré. Quant à la sacro-sainte “initiation” on en a vite fait le tour: un Minitel offre plus! La famille s'est dépêchée de ranger l'ordinateur “familial” au placard.

Sauvé par l'école ?

Ultime secours au micro “familial”, l'Ecole. Déjà introduit massivement aux Etats-Unis et en Angleterre (mais quasi inconnu dans les écoles japonaises !), l'ordinateur est en passe de conquérir nos établissements scolaires, grâce, notamment, au plan Informatique pour tous (soyez “branchés” et dites “IPT”), lancé par notre Premier ministre. Ce phénomène faisait l'objet d'une analyse pertinente dans un article récent de Science & Vie (n°814, juillet 85), où Bruno Lussato se montrait assez critique. La familiarisation avec le clavier, disait-il est une fausse route, à l'heure où les ordinateurs se dotent de “souris”, d'écrans tactiles et autres technologies “conviviales”. Quant à la programmation, il faisait remarquer qu'elle n'offrait guère d'intérêt pour le grand public. Comme le proclame Apple dans sa publicité, apprendre le basic aujourd'hui revient à apprendre le morse au moment où le téléphone se répand...

Le réveil est brutal : ce qui se murmurait se dit maintenant tout haut, et nul mieux que Jean-Louis Gassée, ex-P-DG d'Apple France, promu depuis peu à l'état-major de la firme américaine, n'a su dire, dans le langage imagé qui est le sien, ce que ressentent nombre de gens : « Il y a aussi peut-être une réaction des utilisateurs non passionnés par l'informatique à une sorte de terrorisme culturel (...) qui revenait à dire : « si t'as pas un ordinateur, tu vas être idiot, perdre tes cheveux, ta femme, tes affaires, ta bagnole et ton job ». » (interwiew à Libération du 21-6-85). Car c'était peut-être là le mobile profond d'un tel achat...

Quel avenir ?

Voilà un constat bien sévère, dira-t-on. Or les ventes de 84 ont été catastrophiques aux Etats-Unis et, au moins, décevantes en France. Les Américains font un bilan amer de cette courte aventure. Lancée en 81 (par Texas Instruments), la micro “familiale" n'aura vécu que trois ans... Et le pionnier fut le premier à se retirer. IBM, arrivé bon dernier sur un marché qui lui était inconnu, avec une machine décevante, mal adaptée et chère, a joué les dindons de la farce. L'échec du PC Junior, retiré après quelques mois de ventes chaotiques aux USA, ne représente guère qu'un accroc pour la firme de Boca Raton, mais marque un tournant dans l'évolution de ce marché.

L'Angleterre aujourd'hui, avec les déboires de Sinclair et d'autres constructeurs, la France demain, les déceptions du MSX japonais, tout cela fait réfléchir. Quand on sait que les ordinateurs familiaux sont en majorité achetés, ou plus précisément préconisés, par des adolescents (80 % des acheteurs ont entre 12 et 18 ans, aux Etats-Unis comme en Europe), on ne peut que s'inquiéter de tout retournement de goût : cette partie de la population est très sensible aux phénomènes de mode, et la micro familiale n'en est peut-être qu'une. L'année dernière, c'était l'ordinateur, cette année c'est le patin à roulettes. Les choses se posent en ces termes.

Mais ce triste bilan ne doit pas faire oublier quelques réussites insolentes. Et, en tout premier lieu, celle d'Amstrad, marque anglaise qui faisait déjà parler d'elle aux beaux temps de la hi-fi, avec ses produits bas de gamme et incroyablement bon marché, car fabriqués en Extrême-Orient. Elle récidive, avec un ordinateur-miracle: capable du meilleur (applications presque professionnelles) comme du pire (jeux vidéo archi-connus), offrant pour un prix dérisoire tout ce dont on peut rêver, le CPC 464 a été plébiscité dans l'Europe entière. Ce succès est largement dû au souci très respectable des animateurs d'Amstrad de faire évoluer leur gamme vers le haut et vers les applications sérieuses, tout en maintenant des prix très bas. Témoin encore, le PCW 8256, qui vient d'arriver sur le marché, offre, pour moins de 7 000 F, un ensemble d'allure tout à fait professionnelle, avec imprimante et lecteur de disquettes !

Le succès d'Amstrad et celui, espéré, de ceux qui, tels Atari avec son “Jackintosh” ou Thomson avec son T09, tentent de faire de l'informatique utile et bon marché, confirme les espoirs que l'on peut mettre dans cette vision de la micro. L'adoption des ordinateurs, de plus en plus compacts, rapides, puissants et performants, est désormais irréversible dans des domaines comme le traitement de texte, les manipulations de chiffres en tableaux complexes (les “tableurs”, comme VisiCalc, Multiplan ou 1-2-3), la gestion de données, organisées et classées en fichiers, la tenue de comptes, pour ne citer que les plus courants. S'obstiner à faire des ordinateurs de gros joujoux, si extraordinaires soient-ils, est voué à l'échec: les Japonais, qui en font l'expérience et croient qu'ils occuperont le marché en se contentant d'améliorer encore les capacités graphiques et les gadgets de leur système MSX, tout en négligeant les logiciels utiles et originaux, n'ont pas encore compris cette leçon.

(1) et (2) Les chiffres pour 1985 ne sont pas encore connus.

Thierry DEPAULIS , Science&Vie  n°822 (Mars 1986)

CPCrulez[Content Management System] v8.75-desktop/c
Page créée en 101 millisecondes et consultée 314 fois

L'Amstrad CPC est une machine 8 bits à base d'un Z80 à 4MHz. Le premier de la gamme fut le CPC 464 en 1984, équipé d'un lecteur de cassettes intégré il se plaçait en concurrent  du Commodore C64 beaucoup plus compliqué à utiliser et plus cher. Ce fut un réel succès et sorti cette même années le CPC 664 équipé d'un lecteur de disquettes trois pouces intégré. Sa vie fut de courte durée puisqu'en 1985 il fut remplacé par le CPC 6128 qui était plus compact, plus soigné et surtout qui avait 128Ko de RAM au lieu de 64Ko.